Carnets d’écriture d’ Anne Geffroy

Étrangement, ou pas, il m’a fallu attendre d’avoir plus de 50 ans pour m’intéresser à mes ancêtres. Comme si mon âge me rapprochait d’eux, comme s’ils étaient tous réunis quelque part ensemble. Du plus loin que je me rappelle ma mère aimait à nous raconter, moi, mes frères et mes soeurs, les histoires de famille. Non pas les histoires qui sont chicanes, brouilles et carabistouilles internes aux familles, mais les vraies histoires des personnes de la famille disparues depuis longtemps. Leurs histoires de vie. Elle les avaient entendues de sa grand-mère qui les tenait elle de sa mère. Ma mère avait l’art du conte, elle changeait de voix selon les personnages. L’une de mes préférées était celle de Jean-Marie Péron. Je précise que dans la famille chaque génération a son lot de Jean-Marie, c’est le prénom qui se transmet comme la marque de la maison. Ce Jean-Marie dont il s’agit ici, avait 18 ans lors de la guerre de la France contre Bismarck, contre
« les casques à pointe ». La cellule est sombre, une petite lucarne laisse passer une lumière sale. Sur un châlit fixé au mur une paillasse de foin en guise de matelas et une couverture fine. Dans un coin un seau pour les besoins naturels. Un tabouret et une petite table complètent le mobilier. Jean-Marie est assis à table, il écrit. Il dispose d’un petit carnet, don de l’un des gardes originaire de son pays. Son écriture est toute petite, il a conscience qu’il faut épargner ce papier. Il veut raconter à sa mère pourquoi il se retrouve emprisonné, il espère qu’elle comprendra et qu’elle n’éprouvera aucune honte à son geste, au contraire. « Ma chère maman, me voilà comme un « pokez » embastillé. Quand vous recevrez cette lettre, que vous lira l’instituteur comme il me l’a promis, je ne serai peut-être plus de ce monde. Vous prierez pour votre fils, j’en suis sûr. Ma seule faute est d’avoir pris la défense de l’un de mes compatriotes. Je tais son nom, cela n’a pas  d’importance. Il a réagi avec violence contre un ordre du capitaine du régiment qui demandait à ce que l’on installât le camp dans un endroit recouvert d’eau, tout boueux, alors qu’il était possible de le faire sur un emplacement surélevé tout à côté, plus convenable. Il faut vous dire qu’après 5 jours de marche, sous la pluie et dans le vent nous avions besoin d’un répit au sec. Nous étions harassés et la fatigue aidant nous n’avons pas supporté cet ordre. Mon ami a donc émis l’idée de s’installer à l’endroit au sec, mais le capitaine n’a rien voulu entendre. Mon ami s’est emporté et l’a frappé. Il a été mis aux arrêts immédiatement, j’ai voulu défendre sa cause auprès du capitaine. Je ne pouvais pas rester sans réagir, ce pauvre bougre risquant la peine de mort. Calmement, vous me connaissez, j’ai expliqué notre fatigue et notre souci de trouver réconfort dans un endroit plus approprié, le geste de mon ami, n’était pas dirigé contre lui personnellement
mais était une réaction humaine de colère. Bien mal m’en a pris, le capitaine m’a répondu, puisque je défendais si bien ce soldat il ne me restait plus qu’à l’accompagner en prison. L’armée ne pouvait admettre la moindre insubordination. Et me voilà donc au fond d’une cellule, seul, je ne sais quand aura lieu mon jugement. Sachez que je ne regrette pas mon geste, vous m’avez toujours appris à défendre la personne dans le besoin. Je pense beaucoup à vous.
Votre fils bien-aimé, Jean-Marie »
Il n’y a guère plus d’un mois que Jean-Marie, à peine 18 ans, se proposait pour être « remplaçant » du fils du notaire, tiré au sort comme conscrit A cette époque vers les années 1870, les conscrits étaient tirés au sort. Celui qui était tiré au sort partait pour 7 ans. Pour les familles qui avaient du bien il était possible « d’acheter » un remplaçant. Jean-Marie était orphelin de père, il était l’aîné des 6 enfants, il avait quitté l’école à la mort de son père à 12 ans et depuis ce temps là il travaillait à la ferme.  Il avait dit à sa mère :-tu sais, Mamm je peux y aller, ça te fera des sous pour aider à élever les petits, et puis Biel est assez grand maintenant pour me remplacer aux travaux des champs. Sa mère l’avait laissé partir, elle était même fière de lui, si courageux son grand garçon et si gentil.
Et pourtant comme il allait lui manquer, tout comme il allait manquer à ses jeunes frères et soeurs. Souvent après la journée, avant de se coucher ils se retrouvaient tous autour de l’âtre et ils écoutaient Jean-Marie raconter des histoires. Il imitait si bien le curé qui n’avait plus de vin de messe, ou le notaire qui se promenait toujours ventre en avant et qui discourait sans s’inquiéter qu’on l ‘écoutât ou pas… il les faisait rire de ses histoires toujours un peu moqueuses.
Sept années sans le voir cela allait être terriblement long. Mais il écrirait, il le lui promit. Elle irait chez l’instituteur faire lire les lettres qu’il leur adresserait.
Sa mère ne savait ni lire ni écrire. Et d’ailleurs elle signa d’une croix l’autorisation demandée pour laisser partir son fils encore mineur. Et ce fût le jour du départ. Sur la place du village se retrouvèrent les 25 conscrits de la commune, ils allaient rejoindre d’autres sur Landerneau puis aller vers Rennes. Le paquetage ne contenait pas grand-chose, quelques vêtements chauds, un peu de nourriture. Ils auraient ensuite leur tenue militaire.Jean-Marie emportait avec lui un peu de papier et un crayon que l’instituteur lui avait donné lors du départ. C’était si loin déjà, songeait-il, que la maison est loin. Et pourtant il sentait qu’il était à sa place, ici dans la cellule, il n’aurait pu être fier de lui s’il n’avait pas réagi à cette ignominie. Car enfin, la vie d’un homme est précieuse, comment accepter cette décision injuste. Pourquoi un capitaine peut décider de la vie ou de la mort d’un homme ? Au contraire ne devait-il pas défendre les soldats et faire en sorte de les soutenir au mieux.

Courage mon ami
Car bientôt le jour
Se lèvera pour toi
Et s’il faut partir
Et s’il faut mourir
Pas de regrets
Tu es resté homme..

Jean-Marie trouvait consolation à écrire, les mots lui venaient facilement, il laissait les mots exprimer son émotion. Il se sentait libre. Il emplissait ainsi son carnet de sa petite écriture soignée. L’histoire raconte qu’ils furent graciés, son ami et lui. Le commandant du régiment était intervenu après avoir pris connaissance de leur « faute ». En réalité Jean-Marie avait réussi à faire passer une lettre au commandant dans laquelle il avait expliqué le pourquoi de la réaction de son ami et
laissé entendre le comportement injuste du capitaine. A la fin de la guerre, Jean-Marie s’en retourna au pays. Aussi démuni qu’en partant, mais en ayant
appris que l’autorité n’était pas toujours bien appliquée. Il avait au fond de lui l’idée que jamais il ne laisserait quelqu’un être injustement puni. Il reprit sa vie de fermier, il épousa une fille du village voisin. Il continua à écrire dans de petits carnets sa vie de tous les jours. Et tout comme il le faisait avec ses frères et soeurs il continua de raconter des histoires qu’il inventait, des histoires dans lesquelles il se moquait gentiment des personnalités. Ses enfants adoraient l’écouter et riaient de ses jeux de mots. Il aidait aussi ses voisins en rédigeant pour eux des courriers pour l’administration par exemple. Somme toute une vie simple dans un monde rural. Bien sûr les conditions de vie, de travail ont évolué, aujourd’hui n’est jamais comme hier. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre ma passion de l’écriture et celle qu’a eue Jean-Marie. D’autres aussi de ma famille se sont révélés d’excellents écrivants et conteurs. Comme un lien transmis au fil du temps.
L’écriture m’est apparue très tôt comme expression de moi-même, de mes sentiments, mes questionnements. Ces moments particuliers où seule en tête à tête avec moi-même j’écris, la main continuum de mes pensées, les mots glissent. Les relations épistolaires, si elles me furent à leurs débuts quelque peu rudes car obligées, elles devinrent pour moi un moyen d’expression dans lequel je m’y retrouvai parfaitement. La narration du quotidien, l’intérêt pour l’autre, les interrogations du sens de la vie, mais aussi des plaisanteries, des jeux de mots tout était bon à en faire une lettre. Bien sûr le ton de l’écriture différent selon le
destinataire. Ce plaisir de l’écriture aussi dans le cadre du travail où il fallait rédiger des courriers, des tracts syndicaux, des comptes-rendu de réunion. Je trouvai dans cette activité un réel sens à ce que je faisais. Chercher le mot,en chercher le sens, le faire correspondre à ce que je veux dire. L’exercice est parfois ardu et bien souvent me rend insatisfaite du résultat, il n’empêche que j’ai toujours plaisir à l’écriture. Quand il faut exprimer des sentiments, des doutes ou juste ce que l’on ne sait pas, la poésie est à mon secours :

je cherche le chemin
de la douceur et de la lumière
de la douceur et de l’abandon
dans des tempêtes rageuses
qui éclaircissent le ciel
je bois au firmament
le lait des étoiles
qui bientôt abandonnent

la nuit

Cette écriture m’a permis aussi de défendre des situations que j’estimai injustes. Au travail pour aider des collègues qui voulaient écrire à la direction pour réclamer quelque chose, pour proposer des solutions à des situations délicates. Il m’est plus facile d’écrire que de dire les choses. Alors est-ce une transmission d’un lointain ancêtre, je veux croire que les familles gardent et conservent les histoires et transmettent inconsciemment les passions des uns et des autres. Et au
travers de ce qui est raconté, de ce qui est écrit nous sommes héritiers de notre passé. Nous prenons ce qui nous va le mieux sans doute. Nous ne sommes pas des copies de nos ancêtres mais ils sont du terreau pour nos créations, nos passions. Si j’ai pris l’exemple de ma passion d’écrire je ne peux pas négliger son pendant qui est la lecture. Je peux sans me tromper dire que nous sommes une famille de lecteurs, les livres, les revues. Je songe encore avec bonheur à ma grand-mère qui se cachait pour lire. Ce n’était pas du travail et donc pas toujours bien vu, mais elle arrivait par des moyens détournés à assouvir cet amour de la
lecture.

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