Visite à Loncle Louis de Jonquille

Visite à l’oncle Louis

« Jusqu’à ce jour, je n’avais entendu d’elle que ces mots:«Que faut-il préparer pour le dîner?»

Toujours effacée, taciturne, je puis dire que, pendant six années, elle n’avait pas proféré une parole de plus, du moins en ma présence.

Voilà, Monsieur…J’ai quelque chose à vous demander, commença-t-elle tout à coup. Vous feriez bien de sous louer le petit réduit…

Quel réduit?

Mais celui qui est près de la cuisine, vous savez bien lequel.

Pourquoi?   (Fedor Dostoîevski « L’honnête voleur « 1848)

 

Elle hésita, mais ses yeux noirs épiaient les réactions de mon visage. Elle bafouilla :

— Je… je pourrai peut-être y loger.

Je sourcillais.

— Mais c’est tout petit!

— Oh! Monsieur, c’est bien suffisant pour moi. Ainsi je n’aurai plus à faire l’épuisant trajet.

— Il faut d’abord que j’en discute avec Madame, lançai-je avant de capituler.

Un «Merci Monsieur» presque joyeux jaillit spontanément de ses lèvres, toutefois elle ne sourit pas, elle ne souriait jamais ,et s’en fut dans la cuisine.»

Oncle Louis se tut, toussa et crachota, les yeux fermés, il laissait sa pensée vagabonder et se perdre dans les méandres du passé. C’était un neveu de mon grand-père François ; aujourd’hui âgé de quatre vingt dix huit ans, il vivait dans une confortable maison de retraite le reste de son temps, et si les jambes lui manquaient,- il chancelait même avec sa canne et n’allait pas au-delà de quelques pas avant de retrouver le fauteuil salvateur,- sa mémoire était préservée. Il aimait deviser à bâtons rompus avec ses visiteurs et leur dévoiler des instants de sa longue vie. «Ainsi avait-il coutume de dire, je rajeunis, bien que ajoutait-il, parfois j’aie l’impression de radoter»

L’idée de lui rendre visite m’avait été suggérée par mon compagnon qui se souvint l’avoir entendu parler de sa cuisinière indochinoise.

— Vous êtes fatigué oncle Louis?Voulez-vous que je vous laisse ?

Il grimaça.

— Mes douleurs,s’excusa-t-il, puis,

— Vois-tu, et il ironisait en se touchant le front, je farfouille tant là dedans, que c’est la foule qui frétille et trépigne pour sortir. Il faut bien que j’y mettes bon ordre.

Et il enchaîna :

— Toujours est-il que Rose, car ma cuisinière s’appelait Rose ou Hông dans la langue de ses ancêtres, ne mit pas longtemps à vider, nettoyer et repeindre le local près de la cuisine. Outre la fenêtre donnant sur le jardin, une porte fenêtre ouvrait directement sur la rue et de coquets rideaux apparurent. Je louchais vers ces ouvertures en passant à proximité car je n’osai lui demander de me montrer la métamorphose de ce réduit qui jusqu’alors avait servi de remise.

Oncle Louis s’arrêta, il haletait légèrement.

Ce récit me faisait miroiter des surprises, et il n’était pas encore à son point culminant, je le pressentais. Cependant j’oscillais : devais-je partir et laisser le vieil homme se reposer, devais-je rester et attendre la suite. C’est que j’avais fait le voyage jusque dans le midi et si je partais c’était différer la suite de l’histoire, de plus j’ignorais quand je pourrais revenir.

Oncle Louis s’était assoupi. Je décidai d’attendre. Mon regard obliqua vers la baie vitrée. Dans le parc, très fleuri à cette époque de l’année, les insectes pullulaient et bruissaient autour des massifs. Une allée où clopinaient deux résidents serpentait et disparaissait derrière un bosquet.

Oncle Louis sursauta, éternua et s’éveilla complètement.

— Excuse-moi, je me suis endormi zozota-t-il, peux-tu me donner à boire?

Où en étais-je? Ah , oui! L’aménagement du réduit.

Je jongle avec tout ce qui me vient à l’esprit pour te faire un récit compréhensible.

Reprenons. L’aménagement n’avait pas pris plus d’une semaine, juste avant les vacances de Pâques. Ta tante Simone et moi partions pour une dizaine de jours et finalement jubilions de savoir la maison occupée en notre absence, imaginant que cela ferait fuir d’éventuels monte-en-l’air.

Au retour, Rose n’était plus seule dans le réduit. Ce qui me mit hors de moi. Elle avait triché ! Je ne décolérais pas et bien qu’elle excellât en cuisine, j’envisageai de m’en séparer. Je la retrouvai dans la cuisine. Elle frissonna à mon entrée, ses doigts pianotaient sur le bord de l’évier.

J’évitai de vociférer même si le ton montait, et lui reprochai sa trahison. Je lui ai loué le réduit à elle et à personne d’autre.

— Mais je paie le loyer, je suis chez moi, je peux recevoir qui je veux, objecta-t-elle

— Nous ne connaissons pas cette personne et n’avons nulle envie de la connaître, mais nous ne voulons pas qu’elle vienne fureter chez nous. Ou elle s’en va tout de suite, ou vous partez aussi.

Les yeux de Rose s’étaient plissés plus que de coutume et lançaient des éclairs, brusquement ils se remplirent de larmes. On toqua à la porte accédant au réduit, fermée depuis longtemps voilà qu’elle était à nouveau opérationnelle. Une lampe se mit à clignoter dans mon cerveau et …

La porte s’ouvrit, une femme assez âgée chemina jusqu’à Rose maintenant en pleurs, la prit dans ses bras et lui parla doucement en vietnamien.

Ahuri, hébété- je m’attendais à un banal petit ami- je nageais complètement. Qui était-ce? D’où sortait-elle ?

Plongé dans ses souvenirs, oncle Louis cessa de parler. Un demi sourire éclairait son visage, son esprit voguait vers ce lointain passé. Sa main tâtonna pour attraper le verre d’eau. Je n’osais le presser, pourtant mille questions se bousculaient, s’emmêlaient, se succédaient ou même twistaient entre elles sous mon crâne.

Il reprit après s’être longuement désaltéré.

— Parler si longtemps me dessèche la gorge s’excusa-t-il.

Je m’appelle Le Thu ou Larme d’Automne si vous préférez dit la femme qui tenait la main de Rose enserrée dans les siennes. Je suis la grand-mère de Rose. Elle a voulu m’aider en m’hébergeant, mais je peux aller bivouaquer dans un parc, ce sera bientôt l’été.

J’étais sans voix devant cette petite femme rondelette, les cheveux encore bien noirs ramassés en chignon bas sur la nuque, le visage peu marqué par les ans mais les mains fatiguées. On aurait dit que l’usure du temps s’était concentré là. À ce moment Simone entra. La vieille femme la salua en s’inclinant à l’orientale. Ma femme me jeta un regard interrogateur.

— La grand-mère de Rose, dis-je

— Enchantée, mais asseyez-vous donc. Rose ,voulez-vous bien nous faire du thé ? Vous le préparez si bien.

Dès l’instant où leurs regards s’étaient croisés, une complicité féminine avait changé l’atmosphère.

Toutes trois s’installèrent autour de la table, sans plus se préoccuper de moi. Le liquide ambré fut versé dans des tasses de porcelaine si fine qu’elles en sont presque transparentes, rapportées de là-bas par mon grand-père. Et…

— Toc, toc…

— Entrez.

On venait chercher oncle Louis pour le repas du soir.

— Déjà ! Peux-tu revenir demain?

— Je vais essayer, bon appétit mon oncle.

Sur le chemin de l’hôtel, je pensais au récit de mon grand-oncle.Quel rapport y avait-il avec moi et avec la valise de la gare Montparnasse ?

Kerlaz, le 8 Mai 2020

Jonquille

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