Texte de Anne Cottereau

« Jusqu’à ce jour je n’avais entendu d’elle que ces mots : « Que faut-il préparer pour le dîner ? » Toujours effacée, taciturne, je puis dire que, pendant six années, elle n’avait pas proféré une parole de plus, du moins en ma présence.

Voilà, Monsieur… J’ai quelque chose à vous demander, commença-t-elle tout à coup. Vous feriez bien de sous-louer le petit réduit…

Quel réduit ?

Mais celui qui est près de la cuisine. Vous savez bien lequel.

Pourquoi ? »   (Dostoîevski « l’Honnête voleur » 1848)

Madame déplie le papier repêché dans la poubelle. Elle le pause d’un coup sec sur ma table de cuisine

– parce qu’il se délabre. Votre propriétaire ne sera pas content. Il vous en fera payer le prix un jour ou l’autre. Et j’y ai vu des souris Monsieur. Elles finiront par pulluler dans votre maison !

Je frissonne d’horreur.

– Cette demande, c’est l’occasion, s’exclame Madame

Je reprends le morceau de papier que je fais bruisser entre mes doigts.

L’annonce est brève «mes 3 enfants et moi même, Monsieur Luc Chanceux, cherchons un local où ranger nos 4 vélos. Me contacter au xxxxxxx. Prix à débattre.

– Trois enfants ! trois enfants! je bafouille impressionné, sans pouvoir m’empêcher de grimacer.

– Monsieur, personne ne vous embêtera, crachote Madame. Ils entreront et sortiront par la porte côté rue. Vous garderez pour vous la clé côté jardin.

L’idée n’était pas très séduisante, mais en un sens, j’aurai un peu de rentrée d’argent supplémentaire. Ce qui veut dire

– il me faudra tout vider, je vais nettoyer ce qu’il faudra nettoyer, jeter ce qu’il faudra jeter.

-Mais bien sûr ! Dans deux ans peut-être ironise Madame, en connaissance de cause.

Sur ces paroles, elle me prend par le bras.

– Levez-vous Monsieur, que je vous montre.

Madame ne semble pas prête à capituler. `

Je chancelle sur ma jambe invalide; reprends mon équilibre. En quelques pas dans le jardin, nous traversons la pelouse, rejoignons la remise. Madame met la clef dans la porte, qui s’ouvre dans un grincement métallique.

Un relent de poussière et d’enfermement me chatouille les narines, j’ai une envie d’éternuer, la gorge commence à me démanger. Je clignote des yeux le temps de m’habituer à la pénombre. Je farfouille dans la pièce.

Voilà des années que je n’y étais pas revenu . C’est un bric à brac indescriptible. Tant d’objets accumulés par les locataires successifs de la maison!

Ça me rappel le grenier de mon enfance.

A ma droite le mur est percé par une fenêtre ronde aux volets cassés, de chaque côté de vieilles planches ont été fixées au mur : s’y superposent pots en terre ou en verre, paniers en osier. Plus loin , en face de moi, d’anciennes caisses de vins. Que peuvent-elles bien contenir ? Par dessus l’une d’elle culmine une vieille poupée en plastique.

J’oblique vers ma gauche. On y distingue des affaires de camping, lampes torches, jeux d’enfants, la porte côté rue est cachée par une montagne de sac, prête à s’écrouler.

Soudain des petits cris, légers, lointain, enfin.. pas tout à fait. Je sursaute de peur, frissonne, prêt à démissionner.

Madame me retiens par la manche. En me lançant un regard noir. Elle n’est pas prêt à décolérer. Décidément!

– Je veux bien vous donner un coup de main, propose t-elle, avec son flegmatique anglais habituel. D’ici deux semaines au plus tard !

– Pourquoi deux semaines ?

– Vous participerez au vide grenier du quartier. C’est l’occasion !

Je soupire; des occasions… des occasions.. j’en ai ma claque des occasions …

Je n’ai plus qu’à espérer qu’il pleuve ce jour là ! ou que les souris grignotent tout !

Hélas, Deux semaines il ne tombe même une petite goutte de pluie. Le ciel est bleu d’azur.

C’est ainsi qu’au petit matin, j’installe mon étalage de bric- à brac, devant ma maison. J’y fait migrer un maximum d’objets. Par dessus l’étalage, j’accroche une banderole à messages, fixée de chaque côté sur deux parasols déployés. Quitte à s’amuser un peu dans l’ennui à venir et tricher un peu …

Petite poupée européenne ayant voyagé à travers le monde, elle pourra vous raconter pleins d’histoire à vos enfants.

Pot en terre cuite ayant vécu dans le fond du jardin puis sur rebord de fenêtre, à compétences multiples , solide et fiable, saura vous servir avec succès.

Magazines de modes, pourront vous apporter quelques idées de look ou relooking, au grès de vos envies et qui dit avec un trésor caché entre les pages ?

Tente pour deux personnes, avec haut-vent, piquets au complet , absence de déchirures vérifiées, saura vous apporter nuit aventureuse et prometteuse. Idéal pour bivouaquer.

– Lampe torche éclairante véritable , pour des échappées sous les étoiles ou dans les vieux greniers, à moins d’un besoin pressant dans le fond du jardin à minuit.

Madame fait venir son fils qui aime jongler avec balles et autres objets curieux. Il excelle en adresse des mains et impressionne.

Moi impatient, je pianote de mes mains, sur les accoudoirs de mon siège.

Le temps s’étire… les passants et promeneurs vagabondent, serpentent d’un étale à un autre, furètent au gré de leur curiosité. Ils s’arrêtent à mon étalage, oscillant entre sourire et envie d’achat. Ça tâtonne d’un objet à un autre. Le temps s’étire … Presque tout est vendu.

7 jours plus tard, la remise est comme neuve, enfin à la manière d’une remise .. des pièges ont fait disparaître toute trace de souris. S’il le faut le chat du voisin viendra.

Je persévères et ne suis plus tenté à différer ce qui doit se faire.. je remets aux normes l’électricité, une ampoule au plafond. Ça sent le propre et une poussière très légère, le bois huilé et la cire d’abeille.

Enfin, par un jour d’été, je reçois Monsieur Luc Chanteux. Il accepte aussitôt la sous location et me présente ses enfants: l’un clopine, l’autre zozote, le troisième louche.

A partir de ce jour là, je les attends chaque jour au petit matin, chercher leur vélo pour se rendre en cours, au travail … et revenir au grès de leur fin de journée. Je les vois jaillir du bout de la rue, sur leur vélo, riant à gorge déployée.

Je me mis à épier leurs allées et venue, à m’installer près de la fenêtre , café en main le matin, tisane en fin de journée. Parfois même petit digestif le soir, quand Monsieur revient tard. Nous devisons tranquillement, échangeons des nouvelles, quand nous ne radotons pas sur quelques voisins de quartier.

Luc est jardinier dans une entreprise d’espace vert. Il a divorcé il y a plusieurs années. Il a la garde de ses trois enfants. Et vit dans le quartier depuis de nombreuses années. Monsieur Chanteux est d’une patience exemplaire avec ses enfants, jamais il ne vocifère, n’élève un mot plus haut qu’un autre. Sinon quand il faut mettre des limites, mais toujours avec tacte. Tout mon contraire.

Nous échangeons souvent en fin de journée, quand Madame passe par ma cuisine. Je précise, Madame n’est point ma domestique, elle s’occupe de mon jardin. C’est ainsi que l’été elle intervient en fin de journée pour arroser plantes, arbustes, cueillir les cerises- entre autre.

Bientôt Monsieur en vient à utiliser la remise pour ses boutures, stockage de graines, les semis. Madame lui apporte conseils judicieux. Et il me semble qu’elle passe un peu plus de temps dans la remise. De ma cuisine, je peux percevoir les murmures de leurs échanges, bien qu’il me semble à quelques reprises les entendre haleter. Je fermes les fenêtres dans ces moments là, tout gêné.

Six mois plus tard …

  • Monsieur! J’ai quelque chose à vous annoncer.

  • Quoi donc Madame?

  • Luc enfin Monsieur Chanteux et moi même, nous nous fiançons.

De stupeur, j’en avale de travers mon café ! Au moins, ils ne se sont pas fait miroiter dans l’attente !

Une jolie fête s’organisa dans mon jardin, où je ré-appris à twister et à valser, avec ma jambe invalide …

Les fiancés nagent dans la félicité. Je n’ai jamais vu Madame avec un tel sourire aux lèvres, jubiler ainsi de bonheur.

Les enfants trépignent et frétillent d’impatience. A quand un quatrième frère ? Non une soeur! Non un frère! Une soeur! Un frère!

Mon dieu! 4 gosses !

Mais peu importe …

Que vogue leur bonheur, que chemine leur histoire.

Je lève mon verre aux nouveaux fiancés improbables: vaille qui vaille!

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