Le refuge de C. Marc

Jusqu’à ce jour je n’avais entendu d’elle que ces mots : « Que faut-il
préparer pour le dîner ? » Toujours effacée, taciturne, je puis dire que,
pendant six années, elle n’avait pas proféré une parole de plus, du moins
en ma présence.
– Voilà, Monsieur… J’ai quelque chose à vous demander, commença-t-elle
tout à coup. Vous feriez bien de sous-louer le petit réduit…
– Quel réduit ?
– Mais celui qui est près de la cuisine. Vous savez bien lequel.
–Pourquoi ? (Fedor Dostoievski   «  L’Honnête voleur 1848 »)

-Ce n’est pas un réduit, et je ne peux sous-louer quelque chose qui ne
m’appartient pas…
– Mais, si, il vous appartient , vous êtes bien propriétaire de cette maison ?
– Non, et cela ne vous regarde pas, vous êtes ici comme aide à domicile, et
votre rôle consiste uniquement à me procurer mes repas, et bien sûr à
rendre cette maison un peu plus propre. Nous n’avons pas à avoir des
relations plus intimes, vous dépassez ce que vous autorise votre
profession! Je vous apprécie parce que nous ne nous parlons pas, et je n’ai
pas de conseils à recevoir de vous .
– Mais …
Elle me regarde, m’observe, m’épie, je me rends compte alors qu’elle a pu
croire qu’entre-nous s’était installé une certaine complicité. Jusqu’à
aujourd’hui l’indifférence me plaisait. Le rituel de ses obligations à mon
égard permettait d’éviter de radoter sur je ne sais quel sujet. Je ne voulais
en aucun cas deviser avec elle. Je frissonne, grimace et bivouaque en
clopinant comme d’habitude. J’atteins ainsi sans chanceler la porte de ce
qu’elle ose appeler réduit. Puis, sans capituler je vocifère : « Vous avez
sans doute envie de farfouiller encore plus dans ma vie ! Si vous êtes là ce
n’est pas pour miroiter sur mes biens ! Je ne décolère plus.
Bien sûr que je perçois sa gène, bien sûr qu’elle ne m’est pas
complètement antipathique, mais c’est la discrétion qui est la seule loi ici.
Tout à coup je me demande si elle de furetait pas dans mon bureau, l’autre
jour. Elle avait bien, une ordonnance qu’elle rangeait dans le tiroir, avec
les autres papiers, mais j’ai cru percevoir une attitude gênée. Elle a éternué
ce qui a fait diversion et nous avons simplement entamé une conversation
sur les épidémies d’aujourd’hui. Une conversation, n’est pas le bon terme,
c’était un monologue, je bafouillais et zozotais, en persévérant dans mon
cheminement analytique complètement incohérent. Il me faut toujours
serpenter vers des hypothèses qui feraient sourciller n’importe qui,
n’importe qui, oui, mais pas elle. Je capitule le bruissement de sa robe, me
fait sursauter. Parfois quand on tâtonne dans la logique, le moindre
élément perturbateur prend une dimension excessive. Elle a disparu. Il
faut que je la rattrape pour comprendre. Que veut-elle ? La lumière dans le
couloir clignote, elle va s’éteindre, un dernier rai oscille et plus rien. Me
voilà immobilisé , je ne peux pas jongler avec mes béquilles, je trépigne…
« Où êtes-vous ? « Je crie en pianotant sur la porte en bois, comme si je
frappais pour entrer quelque part. Celle-ci s’ouvre. Je louche à l’intérieur.
C’est mon « réduit ». Comment peut-elle nommer cette pièce ainsi ? Il n’a
rien d’un réduit au contraire il est un lieu de recueillement, là où je
m’évade, là où mon esprit vagabonde. Il excelle dans l’harmonie, le
charme, peut-être est-il le lieu de ma retraite, mais je jubile à le ressentir
comme mon antre où migre mon imaginaire. Elle ne m’a pas répondu. J’ai
du mal à me déplacer. Presque haletant je m’affale sur le fauteuil crapaud
en cuir, cette fois-ci je ne sais ce qui me démange, mais je sens jaillir en
moi de la haine pour cette femme. A nouveau je hausse la voix: « Où êtesvous?
Pouvez-vous me servir un thé? « Je suis sûr qu’elle va répondre à
cette demande, c’est dans ses cordes, elle ne peut pas me refuser un thé. «
je persévère et cette fois-ci d’un ton virulent j’ajoute :
« Vous savez où je suis, dans le réduit ! … vous savez dans cette pièce
que vous convoitez ! «
– Non, je ne la convoite pas
Je sursaute, je ne l’ai pas vu venir, elle est dans le coin de l’entrée.
– Je proposais seulement la possibilité de la sous-louer
– Mais quelle idée saugrenue, et à qui voudriez-vous que je la sous-loue ?
– Je suis désolée, je sais que vous n’êtes pas propriétaire, mais je sais aussi
que vous êtes endetté, et cette pièce… vous ne l’utilisez jamais.
_ Comment ça? Vous n’êtes pas toujours là, et vous ne pouvez connaître
mes faits et gestes.
_ Bien sûr, mais …
– « C’est ma pièce, répliquai-je même si je ne suis pas souvent à l’intérieur
elle est là à ma disposition, si jamais j’en ai besoin … vous ne pouvez
sans doute pas comprendre… c’est une pièce qui semble inutile, mais …
elle me ressemble … il faut changer l’ampoule du couloir , »
ça elle est aussi capable de le faire, c’est dans ses cordes !
– Désolée, je ne voulais pas vous contrarier
Elle se tient maintenant là, devant moi , servile, l’air presque affectueux,
c’est insupportable. L’empathie qui pullule sur un visage du menton
jusqu’à la racine des cheveux a un effet de niaiserie. Elle n’est pas à mon
service, je ne l’emploie pas, elle m’est imposée, je suis obligé d’avoir une
aide et je suppose qu’elle ou une autre, ce serait pareil. Le pire est qu’elle
n’est pas une femme de ménage, c’est pour cela qu’elle pense avoir du
pouvoir.
Pourquoi veut-elle que je sous-loue? D’ ailleurs sans le consentement du
propriétaire ce serait illégal.
Irrité je la questionne « De quelles dettes parlez-vous? «
Elle me répond avec cette petite voix passive:
« C’est vous qui l’autre jour m’avez dit être propriétaire de ces lieux et
vous avez ajouté qu’il ne vous restait plus rien à la fin du mois. Il vous
était devenu impossible de dépenser le moindre argent, vous ne pouviez
plus tricher avec votre banque ».
J’avais menti. Je ne voulais pas faire de cadeaux. Lui faire un cadeau à
elle, alors qu’elle m’annonçait son mariage. Elle m’avait même dit
toujours avec cette gentillesse hypocrite qu’elle me présenterait son futur
mari. Quelle horreur ! Comme si sa vie personnelle pouvait m’intéresser.
J’aurais dû la féliciter, la congratuler, me réjouir de son avenir heureux.
Cette perspective au nom de la politesse, m’exécrait. D’ailleurs, tout de
suite j’avais rétorqué que quand on se mariait aujourd’hui il fallait penser
au divorce. Et je l’avais vu sourire. Elle pardonnait l’humeur massacrante
que j’avais ce jour là. Cette condescendance avérée m’horripilait. C’est
vrai que j’avais conclu qu’il me faudrait penser à mettre ma maison en
vente.
Je me rattrape, le cumule de mensonges allait me faire perdre la face :
« J’ai résolu cela, ce n’était qu’un mauvais passage! » et bien vite j’ajoute
«Mais il me faut être prudent!» Je ne lui ferai aucun cadeau .
«Je suis heureuse pour vous» dit-elle Elle semble sincère.
Je lui dis être fatigué, ça aussi elle peut le comprendre .
Elle se retourne vers moi, avec cet air innocent et m’inflige alors la plus
grande claque reçue dans ma vie, la plus grande humiliation. Ce qu’
inconsciemment on redoute le plus quand on est finalement obligé de
supporter l’aide de quelqu’un : perdre toute indépendance.
Tranquillement sans l’ombre d’une expression hostile ou bienveillante
avec le visage neutre que peuvent prendre ces gens là, charmant
hospitalier, naturel, elle met un terme à toutes mes jérémiades, toutes mes
revendications, toute ma liberté, avec cette tête là, qu’on peut faire quand
on estime dire quelque chose de peu d’importance, presque anecdotique,
elle m’annonce :
«Il faut que je vous avoue quelque chose, la pièce que je vous proposais
de sous-louer, que vous dites être un havre de paix avec sa décoration, ses
meubles et même peut-être grâce à son exiguïté, était le bureau du père de
mon futur mari, son refuge. C’est lui le propriétaire. «

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