Le Réduit de pascale

LE REDUIT
Deux jours ont passé et la routine a repris son fil lancinant. Dom regarde le temps passer. Elle
n’a même pas fait réparer le drone qui végète, bancal et chiffonné, sur le buffet. Les heures
s’étirent et clopinent dans une indicible lenteur jusqu’à l’arrivée de l’aide ménagère, cette
mémère décolorée dont les teintures répétées n’arrivent pas à éliminer la grisaille. Sa
silhouette évanescente dans une blouse sans manche d’un autre siècle glisse vers la cuisine.
Elle ne sonne même plus avant d’entrer et, jusqu’à ce jour Dom n’avait entendu d’elle que ces
mots : « Que faut-il préparer pour le dîner ? ». Toujours effacée et taciturne, Dom pouvait
dire que, pendant six ans, elle n’avait pas proféré une parole de plus, du moins en sa
présence.
– Voilà Madame…j’ai quelque chose à vous demander, commença-t-elle tout à coup. Vous
feriez bien de sous-louer le petit réduit…
– Quel réduit ?
– Mais celui qui est près de la cuisine. Vous savez bien lequel.
– Mais pourquoi ?
– Ça vaudrait mieux, bafouilla la femme en louchant par la fenêtre avec une discrète
inquiétude. Inquiétude ou léger agacement, Dom hésitait encore, désarçonnée par le
discours inhabituel.
– Mais, on dirait que vous y avez vu le diable, ironisa-t-elle, avec l’envie mesquine de
déverser sa mauvaise humeur sur ce personnage lisse, incapable depuis tout ce temps de
lui faire la moindre conversation. Elle ne demandait pas la lune, ni un devisement
philosophique, juste les quelques mots d’humanité ordinaire, une question qui lui aurait
permis de crachoter quelques phrases, exercer sa parole, faire fonctionner sa langue, qui
serait bientôt aussi paralysée que ses jambes. Mais d’habitude la souris bruissait autour de
ses ustensiles, furetait dans les placards, jonglait avec quelques aliments et disparaissait
comme si la pièce était inoccupée.
– Oui Madame, on dirait bien que le diable bivouaque dans le réduit, répondit l’ombre sans
sourciller !
– Que vous a donc fait ce Malin pour vous déranger à ce point que vous parliez autant, vous
d’ordinaire si peu loquace.
– Je ne peux pas le dire, haleta la femme en grimaçant.
– Pour une fois que vous discutez, soyez un peu plus précise au lieu de radoter des
balivernes !
– J’ai toujours excellé dans mon travail avec discrétion. J’aurais dû m’y tenir au lieu de
chercher à vous mettre en garde, zozota l’employée d’une voix sourde et trépignante que
Dom peinait à reconnaître.
– Mais bon sang, vociféra Dom, crachez le morceau ! Qu’y a-t-il dans le réduit ?
– Arrêtez de hurler, c’est insupportable, je démissionne !
L’aide ménagère jeta son torchon et son tablier, puis sortit chancelante les mains sur les
oreilles. Dom estomaquée ne décolérait pas : cette vieille bique soumise lui avait tenu tête
comme si quelqu’un l’avait outragée. Elle pianotait sur le bras de son fauteuil puis franchit la
porte d’entrée et serpenta vers le réduit accolé à la haie en face de la cuisine. Il y faisait une
nuit d’encre, elle tâtonna en vain pour actionner un interrupteur, farfouilla vaguement les
quelques étagères poussiéreuses, éternua et capitula. Rageusement elle fit demi-tour et obliqua
vers sa demeure.
La nuit arrivait, son dîner à-demi préparé était froid, désoeuvrée elle se posta devant la fenêtre
et épia les éventuels mouvements dans le réduit.
Soudain elle frissonna : une petite lueur clignotait derrière les persiennes ajourées puis un
volet claqua dans la faible brise et resta ouvert. La silhouette d’un homme oscilla, déformée
par les vieux rideaux de nylon. Une petite musique jaillit dans le soir et les formes gaillardes
de l’homme twistaient en cadence. Aucune équivoque il était nu, sans tricher, sans dissimuler,
il affichait son anatomie frétillante qui miroitait dans l’éclat lumineux. Dom gênée avait
d’abord baissé les yeux. Se ravisant elle laissa vagabonder son regard oblique vers le corps
expressif avec jubilation. Elle nageait dans une extase inconnue qu’elle laissa culminer vers
d’indescriptibles hauteurs avant de capituler et de migrer vers son intérieur morne et douillet.
Avec dégoût elle lorgna les vestiges du repas froid, elle avait soudain une faim vorace
d’autres nourritures. L’aide ménagère n’avait pas menti, le diable était bien dans le réduit
mais elle se garderait bien de le sous louer à quiconque. Toute la nuit elle vogua dans des
dimensions inhabituelles vers des songes peuplés de sarabandes enflammées, d’orgies
démoniaques, d’extrémités fourchues et de malices infernales.
Au matin, le corps moulu d’obscures diableries, elle rampa péniblement de son lit au fauteuil
puis roula jusqu’à la cuisine. Par la fenêtre le réduit était assoupi, inerte, sans âme qui vive. La
porte de la maison était restée ouverte : pour la première fois elle n’avait pas tourné la clef
avant d’aller dormir. Insectes et mouches pullulaient autour du repas de la veille abandonné.
Elle s’installa et dévora un petit déjeuner d’un appétit d’ogre, avant de sursauter : un
bourdonnement mécanique agitait le drone sur le buffet. L’engin, réparé et à nouveau vaillant,
avait perdu au cours de la nuit par un nouveau sortilège ses manettes de pilotage. Un petit
message bipa sur son téléphone.
« C’est moi qui vous emmène en voyage aujourd’hui, à ce soir…Luc ! »
Dom soupira d’aise à l’idée que son confinement devait durer l’éternité.

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