Journal d’un centenaire de Isabelle M

Journal d’un centenaire

Jusqu’à ce jour je n’avais entendu d’elle que ces mots : « Que faut-il préparer pour le
dîner ? ». Toujours effacée, taciturne, je puis dire que, pendant six années, elle n’avait
pas proféré une parole de plus, du moins en ma présence.
– Voilà, Monsieur… J’ai quelque chose à vous demander, commença-t-elle tout à coup.
Vous feriez bien de sous-louer le petit réduit…
– Quel réduit ?
– Mais celui qui est près de la cuisine. Vous savez bien lequel.
–Pourquoi ?
– Un locataire pourrait veiller sur vous, vous faire la conversation. Et puis, des rumeurs
bruissent dans tout Paris, il se dit que vous louez un 70 mètres carrés pour vous tout seul.
Étant donné la crise du logement, si vous trouviez quelqu’un pour le réduit, contre une
somme modique, bien sûr, cela redorerait votre blason et vous ferait gagner des électeurs.
En tant que Président du Parti Des Centenaires, vous avez un rôle d’exemplarité à jouer. J’ai
un ami qui serait intéressé.
De même, j’entends répéter partout que vous m’employez contre un salaire de misère, j’en
suis peinée pour vous. Je n’ai pas de quoi me payer de beaux atours, cela jase. Une
augmentation en finirait avec votre image de pingre. Pour tout dire, certains vous
surnomment Harpagon.
– J’entends bien, mais vous êtes sûre que c’est ce que l’on dit de moi, France ?
– Certaine, Monsieur ; je ne cherche qu’à vous aider. Vous connaissez ma discrétion. Pas
plus tard qu’hier, je l’ai entendu alors que je bivouaquais à l’occasion d’une sortie de mon
club de randonnée, à Rambouillet. En revanche, votre principal adversaire, qui vient de fêter
ses cent ans, est un homme admirable, un trésor de sagesse, d’érudition et de générosité. Un
vrai philanthrope.
– Sous-louer me permettrait de ne pas vivre seul, mais je tiens à mon indépendance. Et puis
qui voudrait vivre dans un espace aussi exigu ? Quant à votre augmentation, vous savez
comme les temps sont durs…
Devant mes réticences, France poursuivit, en haussant le ton :
– Et si vous étiez pris d’un malaise, tout seul, chez vous ? Je ne serai pas toujours là pour
venir à votre rescousse !
– Je suis solide comme un roc !
– Si vous ne voulez pas m’augmenter, je m’en vais tout de suite ! Débrouillez-vous. Vous
croyez que je travaille pour la gloire ? J’aime mon travail et n’ai pas pour habitude de me
plaindre mais là, je capitule, je raccroche les gants !
Joignant le geste à la parole, elle brandit ses gants de ménage, les lança et les regarda
s’écraser sur ma bedaine.
Surpris, je lâchai le pommeau de ma canne et chancelai. Jusqu’à présent, je ne l’avais jamais
vu regimber. Je me rendais compte que France m’était indispensable. Il me fut difficile de
cheminer à travers tout le salon en direction de mon fauteuil. Je transpirais, une sueur froide
perlait dans mon dos, je clignais des yeux. Mon champ de vision se colora d’un spectre
jaunâtre. J’ignorais quelle était la gravité de mon mal. Je soupirai. J’avançai en clopinant, je
crachotai et me sentis défaillir. Mon coeur battait la chamade. Alors que mon mal-être
culminait, la nausée s’emparait de moi, mes jambes flageolaient.
France ne semblait pas décolérer. Un air furibond lui traversa le visage. Qu’elle puisse
manquer de quoi que ce fût ne m’avait même pas effleuré l’esprit, qu’elle veuille
démissionner non plus. Est-ce que cela la démangeait depuis longtemps ? Hier soir encore,
elle me préparait un bon petit plat sans sourciller. Mais je n’étais pas en état de deviser avec
elle. J’avais bien plus envie de disparaître sous terre. Mes finances pâtissaient de la
récession, j’avais dû différer des échéances. J’excellais, en temps ordinaires, dans l’art de
gérer mes comptes, sans trop tricher avec le fisc. Disons que je savais me montrer économe,
ce qui m’avait permis d’amasser une fortune honorable. Je vivais confortablement. Mais
depuis que j’avais été élu Président du Parti Des Centenaires, j’étais devenu la proie de la
presse people. Celle-ci savait tout de moi et passait son temps à épier ma vie privée. Tout à
coup, je me mis à éternuer de façon frénétique.
France farfouilla dans la poche de son tablier fleuri, probablement à la recherche de son
smartphone pour appeler le 15. Elle ne se pressait pas, comme si elle prenait un malin plaisir
à me voir sombrer. Elle continuait à fureter dans ses poches. Je devais avoir de la fièvre, je
frissonnais, j’avais des courbatures. je la vis grimacer à m’entendre haleter.
– Solide comme un roc, hein ? ironisa-t-elle, en exhibant une pièce de deux euros, avec
laquelle elle se mit à jongler.
Une violente migraine tempêtait dans mon crâne et France jubilait. La bougresse devait
s’imaginer qu’elle trouverait facilement du travail ailleurs ; soudain elle se remit à
farfouiller dans sa poche, et je vis le smartphone jaillir de son tablier. Enfin ! Elle l’alluma,
loucha sur l’engin et composa ses codes d’accès. Reprenant partiellement mes esprits, je lui
fis miroiter la perspective de meilleurs revenus : en sous-louant, je pourrais aisément me
montrer plus généreux avec elle, d’autant plus que les loyers à Paris étaient exorbitants.
Elle partit d’un fou rire sonore, quasi sardonique : c’était à prix d’or que j’allais louer cette
surface minuscule, elle me reconnaissait bien là. Exploiter la misère des autres ! Mais peu
lui importait, maintenant, elle avait de vrais projets : migrer vers la french riviera. Elle me
montra une plage sur son téléphone, là-bas elle pourrait profiter du front de la mer et nager.
Elle s’installerait à Nice ou à Cannes, à moins qu’elle ne choisît d’élire domicile à Saint-
Tropez. Elle semblait osciller entre plusieurs options. Toujours nauséeux, je l’implorais
d’appeler le SAMU. Elle persévérait dans ses velléités d’évasion, à croire qu’elle avait
perdu la raison. Mon sort lui importait peu. Elle pianotait sur son portable, foisonnant de
photographies d’endroits célèbres, lesquels devaient pulluler de touristes ou de moustiques.
Alors qu’elle s’amusait à me les présenter, je la suppliai à nouveau de composer le 15.
– Vous radotez, Monsieur, déclara-t-elle, impitoyable.
je vis son doigt serpenter sur son smartphone, à la recherche d’une autre image. Son regard
obliqua vers un cliché de l’île de Porquerolles qu’elle me présenta fièrement. Après un
rapide coup d’oeil, j’avouais que le panorama était tentant, mais mon état ne me permettait
pas de songer à des vacances.
J’avais bien pensé à utiliser le téléphone posé sur la commode de l’entrée, cependant les
forces me manquaient. Je lui arrachai le mobile des mains. Elle sursauta et j’eus peur de
faire tomber l’appareil, en reculant. Je n’étais pas très habile avec cet engin. Les doigts
fébriles, je tâtonnais. Je dus me résoudre à l’évidence : j’étais incapable de m’en servir ;
France se mit à trépigner comme une enfant, elle frétillait d’impatience. Je lui rendis son
téléphone dont l’écran clignotait étrangement et lui renouvelai ma demande de composer le
numéro des urgences. Elle refusa, sortant à nouveau de sa réserve :
– Vous n’avez qu’un credo : l’argent, l’argent, l’argent ; vous êtes l’avarice incarnée. Vous
venez de dérégler mon portable. Et vous croyez que je vais vous aider ?
Elle tenta de ressusciter l’engin. Ce fut alors qu’une musique me vrilla les tympans. Je
reconnus le tube des Chats Sauvages qui émanait de son smartphone : Twist à Saint Tropez.
elle se mit à danser, se déhanchant et agitant son tablier, elle éclatait d’une joie telle que je
crus qu’elle allait twister, devant moi, toute la soirée.
J’usai mes dernières forces pour l’implorer, en bafouillant, d’appeler les secours. Je criai,
vociférai : France, France ! Mais elle n’écoutait plus, son esprit semblait déjà voguer
ailleurs, vagabonder sur la côte d’Azur.
Elle sortit un sifflet et des serpentins de sa poche, elle était si exaltée qu’elle en zozotait, se
payant manifestement ma tête:
– Ze vais vous dire la vérité, monsieur, ze vous quitte parce que z’ai gagné au loto ! Elle se
mit à chanter à tue-tête : Au revoir, Président ! Au revoir, Président !
Alors que je me sentais devenir plus blême encore, elle composa le numéro des secours et
me rendit son tablier.
@
Isabelle, le 20 mai 2020

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