…. de Anne-Marie Lathoud-Lyon

05/05/2020

 

Jusqu’à ce jour, je n’avais entendu d’elle que ces mots ; « Que faut-il préparer pour le dîner ? » Toujours effacée, taciturne, je puis dire que, pendant six années, elle n’avait pas proféré une parole de plus, du moins en ma présence.

  • Voilà, Monsieur…J’ai quelque chose à vous demander, commença-t-elle tout à coup. Vous feriez bien de sous louer le petit réduit…
  • Quel réduit ?
  • Mais celui qui est près de la cuisine. Vous savez bien lequel.
  • Pourquoi ? (Fedor Dostoîevski « L’honnête voleur « 1848) 

J’avais sursauté au son de cette voix à la fois familière et étrangère, comme si, sortie de son contexte, elle n’appartenait plus à la même personne. Mais, bon sang, qu’est-ce que la cuisinière radotait ? Sous louer le réduit ?

  • Mais enfin Germaine, qu’est-ce que vous racontez ? Déjà je suis propriétaire de la maison donc je ne peux pas sous louer un bien que je ne loue pas ! Et puis, que voulez vous faire du réduit ? Grimaçais-je. Germaine devint toute rouge et se mit à bafouiller
  • Je…c’est…dehors…j’ai…
  • Voulez-vous bien cesser de crachoter ! Je ne comprends rien à vos atermoiements !
  • Ater… ?? Monsieur pourrait-il s’exprimer en langage courant ? Voilà, je connais quelqu’un qui aurait besoin du réduit pour…
  • Asseyez vous et expliquez vous calmement !
  • C’est pour Akim qui a migré depuis l’Afghanistan mais il a baragouiné qu’il n’avait rien pour bivouaquer. Je n’ai pas trop compris ce que ça voulait dire mais j’ai vu qu’il chancelait et surtout, qu’il éternuait et frissonnait. Je suis sûre qu’il est malade.
  • Mais malheureuse, on est en pleine épidémie ! Vous allez nous ramener un homme qui vagabonde, qui est malade et pour qui il faut appeler les autorités sanitaires !Je ne décolérai pas face à l’inconséquence de cette pauvre Germaine et j’oscillais entre fureur et ahurissement devant son incommensurable bêtise !
  • Monsieur, je me suis renseignée : il n’y a plus de place à l’hôpital et en plus il n’a pas de papiers !Germaine s’énervait et elle en zozotait. Quant à moi, c’est sans sourciller que je lui indiquais la porte. Elle sortit en la faisant claquer pour bien montrer sa désapprobation.

    Il m’arrivait parfois de me mettre dans de sombres colères qui me faisaient haleter et vociférer, trépigner comme un gamin colérique. Mais là , j’étais tellement abasourdi par le ridicule de sa requête que j’en étais sans voix !

    Je pris ma canne et décidais d’aller cheminer sur le sentier derrière la maison, pour me calmer. Celle sente serpentait sur quelques kilomètres dans les bois et c’était un bonheur de l’emprunter en cette saison. Une source d’eau claire jaillissait à mi parcours et je ne manquais jamais de m’y arrêter pour me désaltérer. Les arbres bruissaient de tout un monde emplumé et ailé qui devisait à qui mieux mieux, en se faisant la cour.

    Arrivé au gros chêne, j’obliquais comme d’habitude de manière à prendre le chemin du retour. J’étais heureux d’arriver à la source car la fatigue et la soif se faisaient sentir. Et là, un homme buvait dans ses mains en coupe ! Je restais quelques secondes à l’épier car il ne m’avait pas vu mais je ne pouvais différer plus longtemps mon intervention.

  • Qui êtes-vous ?
  • Akim et…Je voyais littéralement les microbes pulluler autour de son visage, comme si les mots « malade », « virus » clignotaient autour de sa tête ! Je sais que je suis un peu phobique, que les maladies me font peur mais je vous jure que, rien que de le voir, cela me démangeait de partout !!!! Je clopinais trois pas en arrière en titubant.
  • Vous ne pouvez pas contaminer la source ! M’écriais-je comme s’il allait comprendre mon propos.L’horreur de cette situation ne pouvait quand même pas lui échapper et ma panique culminait à des hauteurs vertigineuses. Cet homme devait disparaître, loin de moi ! Mais au lieu de partir, il persévérait et ne bougeait pas.

    Je remarquais ses yeux que les rougeurs faisaient loucher,son souffle court. Il ne semblait pas tricher et paraissait très malade.

    Retrouvant un peu mes esprits et par là-même, mon sabir d’ancien baroudeur moyen oriental, je lui intimais de ne pas bouger, que j’allais revenir le chercher.

    Sitôt rentré chez moi, j’attrapais le téléphone, pianotais fébrilement sur les touches pour appeler Germaine à qui je donnais l’ordre de revenir immédiatement. Ah ça, pour donner des ordres, j’excellais !!!!

    Moins de dix minutes plus tard, Germaine était en face de moi.

  • D’où vous sortez votre Akim ? Ironisais-je
  • Monsieur, je ne le sors pas. Je l’ai rencontré dans la rue et il faut qu’on fasse quelque chose sinon il va mourir.C’était vrai que ce réduit, qui faisait autrefois office d’arrière cuisine, ne me servait plus à rien. Cependant installer un nid de microbes dedans c’était faire entrer le loup dans la bergerie. Je ne me voyais pas farfouiller dans ce cagibis, ni fureter dans tous les coins de la maison pour dénicher l’essentiel afin de meubler le petit réduit. Je ne me voyais pas non plus capituler devant une domestique. Ni mon rang, ni ma condition ne m’avaient préparé à la reddition sans combattre.

    Je voyais Germaine frétiller devant moi et cela portait mon exaspération à son comble. Je l’apostrophais :

  • Que ce soit clair, Germaine, si vous voulez installer votre Akim dans le petit réduit, débrouillez vous pour lui improviser une couche. Et ne comptez pas que je vous paye des heures supplémentaires.Je la vis jubiler et apprécier à sa juste valeur ma démission. Elle partit précipitamment prévenir son cher Akim et lui faire miroiter l’hospitalité à la française. Quand elle revint, elle était seule mais bien décidée à aménager le petit réduit.

    Je tâtonnais pour mettre la main sur mes lunettes afin de lire mon journal et tenter de redonner un semblant de normalité à cette journée désastreuse. Mais je n’arrivais pas à lire. J’étais seulement capable de tourner en boucle dans ma tête les microbes d’Akim. Je l’imaginais voguer sur la mer dans une barque rafistolée, ne sachant pas nager, à la merci des passeurs et du bon vouloir des ONG.

    Quelque chose qui ressemblait à de la honte commençait à pointer en moi face à mon manque d’humanité et ma pusillanimité. Je fis la moue. Pas quoi twister ! Pas de quoi être fier ! Akim me ferait peut-être évoluer…

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