Un ange de Anne Geffroy

Un ange

Au milieu de la nuit Lanig se réveilla, se tenait devant lui un ange vêtu de blanc entouré d’un halo
de fumée. L’ange lui parla d’une voix douce mais ferme :
« Tu sauras tout de toi dans 100 km, ne t’arrête surtout pas à 99,90 km et garde toi d’aller jusqu’à
101 km. Quand tu seras arrivé là tu connaîtras ta voie. Ne te trompe pas Lanig, ni trop ni trop peu
pour trouver ton milieu »
L’ange disparût.
Étrangement Lanig se rendormit d’un sommeil tranquille
Le matin au réveil il était cependant quelque peu perturbé. Il se souvenait avec précision ce que
l’ange lui avait dit. Mais il ne comprenait pas son message.
Ce n’était pas vraiment son affaire Dieu et les anges. Bien sûr il avait accompagné sa mère à la
messe jusqu’à sa communion, il connaissait les prières et les cantiques, mais en grandissant il
avait laissé tomber toute velléité de croire en Dieu.
Encore ensommeillé il raconta à sa femme le songe qu’il avait eu et la visite de l’ange.
– Qu’est-ce que ça veut dire à ton avis ?
– Mon pauvre Lanig, lui répondit-elle, le vin t’a joué des tours. Ce n’est rien qu’un drôle de rêve. Tu
es rentré dans un état lamentable hier soir, j’ai dû t’aider à te coucher. Tu ne t’en rappelles pas
sans doute.
Lanig avait une vague idée de la journée de hier. C’était jour de fête au village. Il avait retrouvé les
copains, ils avaient bien ri, il faisait chaud et alors il avait fallu se désaltérer. Ils avaient joué aux
boules et trinqué à chaque partie. Oui il avait forcé la dose sûrement.
Ce n’était pas dans ses habitudes d’abuser mais parfois on se laisse aller et on boit plus que de
raison, rien de méchant.
Marie et Lanig habitaient une petite maison à la sortie du bourg. On y voyait de jolis parterres
fleuris accueillants dans le petit jardin devant la maison, à l’arrière se trouvait le potager réservé à
Lanig. Il y faisait pousser des légumes, il avait trouvé là une occupation pour ses longues journées
de retraité. Malgré cela il s’ennuyait, il tournait en rond sans trop savoir à quoi s’atteler. Marie lui
disait bien pourquoi tu ne t’installes pas dans le salon pour lire ou regarder la télé.
Ah non pas de ça, il n’arrivait pas imaginer une vie sans rien faire, il n’était pas un paresseux et le
repos c’était uniquement en fin de journée et le dimanche.
Alors il s’agaçait de voir sa femme toujours active, elle faisait de la couture ou du tricot, elle
téléphonait ou allait chez une de ses amies, elle passait du temps autour de ses fleurs, et puis elle
aimait aussi faire la cuisine, ah c’est sûr Lanig était comme un coq en pâte. Mais lui se trouvait
sans aucune envie ni passion.
Alors oui il allait parfois retrouver les copains au bistrot, eux aussi trouvaient leurs journées
longues.
Mais non pas aujourd’hui, il avait de quoi faire autour de ses légumes et puis il y avait eu
suffisamment hier.
Il réchauffa le café à la casserole, c’est comme ça qu’il aimait son café, brûlant. Cela lui donnait de
l’énergie pour démarrer sa journée, aujourd’hui il devait biner les pommes de terre. Tout en
remuant la terre il repensait au songe de la nuit. Qu’est-ce l’ange avait voulu lui faire comprendre.
100 km, 99,90, 101… Je dois me trouver là dedans. Non vraiment il ne voyait pas d’explication.
100 km ça fait à peu près d’ici à Quimper. Qu’est-ce que j’y trouverais donc à part des bols
Henriot !
Non vraiment il faut que j’arrête de penser à ça. Marie a sans doute raison, c’est l’alcool qui m’a fait
avoir ces idées.
Le soir après le repas, il s’installa dans son fauteuil. La télé était allumée, sa femme regardait les
informations, elle disait il faut se tenir au courant de ce qui se passe dans le monde. Il écoutait
d’une oreille distraite les nouvelles directives pour le droit à la retraite. La retraite, lui il l’avait, pour
les autres il n’en avait plus rien à faire, plus d’intérêt.
Tout à coup sans réfléchir il demanda à Marie
– Si on allait jusqu’à Quimper demain.
– A Quimper, quelle drôle d’idée, tu veux aller en balade, c’est nouveau ? Moi non je ne peux pas,
demain j’ai un programme chargé, mais vas-y toi, ça te changera les idées.
– Oui peut être.
Qu’est-ce qui l’avait pris de lui parler de cela. Pour lui qui n’allait jamais plus loin que Lesneven,
Quimper représentait une sacrée expédition. Il fallait prendre la voie express et après en ville il ne
saurait pas comment s’y prendre. Quel idiot il faisait.
Et pourtant au fond de lui il savait qu’il irait maintenant qu’il avait exprimé cette idée à voix haute.
Il alla chercher la carte du Finistère qu’il avait dans la voiture. Étalée sur la table il examina de près
la route. Il pourrait éviter de prendre la voix expresse en passant par la route du centre, par la
montagne ce serait plus facile et puis il y aurait moins de circulation.
Ainsi rassuré il se coucha l’esprit tranquille.
Il rêva qu’il était un aventurier, qu’il découvrait un nouveau monde, c’était magique et merveilleux.
Au petit matin il se réveilla plein d’enthousiasme. Le petit déjeuner fût vite expédié, il rassembla
ses papiers, carte routière, argent.Il était prêt.
Sa femme lui fit remarquer qu’il devrait emporter son appareil photo, il trouverait sûrement de quoi
faire de beaux clichés. C’est vrai qu’il aimait faire des photos, Observer par exemple un oiseau,
attendre avec patience le moment de l’envol pour déclencher l’appareil. Un peu comme un
chasseur savoir attendre et tirer au bon moment. Il avait ainsi quelques jolis clichés qui dormaient
quelque part.
Lanig embrassa sa femme, elle lui souhaita un bon voyage. Ils se sentaient un peu émus de se
quitter même pour une journée et à la fois heureux de cette nouveauté dans leur existence.
A ce soir lui dit-il en souriant
L’aventure allait commencer.
Il n’avait pas exactement décidé le parcours. Il opta pour la route côtière, en suivant la direction de
St Pol de Léon. Il apercevait la mer de temps à autres au-delà des champs d’artichauts. Ce n’était
pas encore tout à fait la pleine saison, on n’était que début mai. Bientôt il aperçût les deux tours
de la cathédrale et plus à l’est le clocher du Kreisker. Il oublia Quimper.
Il n’y avait guère plus d’une heure qu’il était parti. Il décida que c’était l’occasion de visiter la ville. Il
se souvenait vaguement y avoir été pour un repas de mariage de l’un se ses cousins.
Il gara sa voiture devant l’office de tourisme.
Me voilà comme un touriste pensa-t-il alors faisons comme un touriste.
Il entra dans la petite officine, une jeune femme lui souhaita la bienvenue et lui demanda si elle
pouvait l’aider. Il lui demanda ce qui était possible de faire comme visite, s’il y avait un circuit.
– Vous tombez bien, Monsieur, aujourd’hui il est prévu une visite guidée de la cathédrale et vous
pourrez même monter dans le clocher, c’est très exceptionnel. Si cela vous tente, la visite débute
dans 30 mn. Elle durera environ 1h. Vous pouvez patienter ici si vous voulez, il y a du café à votre
disposition.
Lanig se sentait envahi d’un bien être, d’une sérénité. Cette dame était si accueillante et souriante
qu’il eût l’impression que s’il acceptait c’était pour lui faire plaisir. Il s’acquitta du modeste prix du
billet, s’installa dans le petit salon de l’officine et savoura le café offert.
Il avait cette étrange impression d’avoir quitté sa maison depuis longtemps. Déjà il songeait au
plaisir qu’il aurait à retrouver sa femme et lui raconter cette visite. En fait se disait-il pas besoin
d’aller si loin pour être dépaysé.
Un petit groupe de 5 personnes attendait avec lui le début de la visite.
C’était la dame de l’accueil qui était la guide, elle ferma le bureau et entraîna le groupe jusqu’à la
cathédrale.
Ils passèrent par le porche majestueux avec ses statues de saints, la pierre ciselée dans de jolis
effets. La guide expliquait le détail de la construction, mais Lanig n’écoutait guère, il se laissait
porter par la magnificence de la bâtisse. A l’intérieur le regard se perdait dans la hauteur des
arcades. Une fine lumière filtrait au travers des vitraux et donnait une ambiance feutrée.
Lanig laissa le groupe suivre la guide et il déambula à son rythme parmi les travées admirant les
petites chapelles.
Il découvrit « les étagères de nuit », il s’agissait d’un ensemble de boîtes contenant des crânes.
Sur la boîte était indiqué le nom des personnes et la date du décès. « Ci-git le chef de Marie
Jeanne Le Herrou décédée le 20 avril 1826 Requiescat in Pace ».
Lanig regarda longuement les boîtes en se disant voilà tout ce qui peut rester de toi quand tu seras
mort. Quel sens avait donc une vie ? Que resterait-il de lui une fois qu’il serait parti ?
Plongé dans ses réflexions il ne s’aperçut pas qu’une femme se tenait à ses côtés.
– Étranges souvenirs, n’est-ce pas ?
– Oui répondit Lanig, je me disais qu’il ne restait pas grand-chose de soi au bout d’une vie.
– Si on veut, mais je crois qu’il faut se préoccuper de ce que l’on a envie de faire au moment
présent. Il ne faut pas attendre trop longtemps, et avoir des regrets. Le temps que l’on passe sur
terre doit avoir du sens pour soi-même. Il y a tant de beauté à apprécier. Vous savez chaque
matin quand je me lève je me dis quelle chance j’ai d’avoir encore une journée.
– Pour moi les journées se ressemblent, je n’ai guère ni d’envie ni de passion.
– Et sans doute vous faîtes plein de choses sans vous rendre compte que ce que vous faîtes est
important.
– Oui c’est vrai que je suis plutôt actif, je n’aime pas rester sans rien faire.Mais je n’ai pas
l’impression d’être content de cela.
– Il faut provoquer des envies, faire des projets même tous petits. On peut découvrir en soi les clefs
de tout ceci. Par exemple vous êtes venu ici, c’est inhabituel pour vous peut-être ?
– Ma foi oui, et j’ai du plaisir de ce que je découvre.
– Vous voyez il suffit d’un petit rien pour voir la vie autrement. Laissez aller votre imagination, vous
allez découvrir des ressources en vous. J’ai fini ma petite visite, je vous souhaite bonne chance
Monsieur
– Merci beaucoup Madame, vous avez été bien aimable.
Lanig repensa à l’ange de la nuit, n’était-ce pas cela le message. Chercher ni trop près ni trop loin
ce qui me convient. Au fond de lui il se disait que cette journée avait déclenché une envie en lui,
sortir de la maison, de sa routine, faire le plein à l’extérieur. Et rentrer avec sa moisson.
Il sortit son appareil photo et photographia chaque boîte, en imaginant la joie qu’il aurait en
rentrant de partager cette découverte avec Marie.
Et puis qui sait, prévoir d’autres journées comme celle-ci, partir à l’aventure à son rythme.
Marie avait raison de dire on ne peut pas se désintéresser du monde.
Plein d’enthousiasme Lanig savait qu’il avait eu raison de faire cette sortie. Ce n’était pas Quimper,
peu importe. Il avait compris que l’important ce n’est pas le lieu où l’on va mais l’état d’esprit dans
lequel on y va. Quelle belle journée. Quand il serait rentré à la maison il aurait fait les 100 km ! Ni
trop ni trop peu, merci l’ange.
Anne G
14/05/2020

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