Texte de françoise Congar

La contemplation des chiffres épuise l’âme »*

Les mots avaient été bannis pendant la crise sanitaire, les chiffres et les nombres avaient colonisé l’espace public et privé. Ils avaient fait leurs preuves de clarté et de transparence et les citoyens les avaient intégrés. Un kilomètre autour de son domicile, une seule heure de promenade, un mètre de distance entre deux personnes, quatre mètres carré dans les bureaux, 12 000 morts, 30 000 malades, 5000 patients en réanimation. Chaque jour la litanie des chiffres remplaçait le bulletin météo. Certains mots continuaient à avoir droit de cité, les « interdit de », « il ne faut pas », « restez chez vous » continuaient de fleurir sur les pages des journaux, sur les panneaux publicitaires ou à l’entrée des magasins. Les injonctions régentaient nos faits et gestes. Les dictionnaires et les romans, les bandes-dessinées et les recueils de poésie furent enlevés de la vente. Ils furent remplacé par des guides qui firent fureur et s’arrachèrent en quelques jours: Le guide du bon confiné/déconfiné, La crise en chiffres, l’arithmétique de nos vies…
Les habitants étaient patients, raisonnables, obéissants et soutenaient toutes décisions émanant des ministères. Au bout de quelques semaines, le président de la république présenta sa dernière trouvaille : il allait généreusement distribuer aux concitoyens des

Fran « kilomètres « . Chaque personne de plus de dix-huit ans pouvant prouver avoir participé activement à l’effort de guerre allait recevoir gracieusement un capital de dix kilomètres qui deviendrait la référence en matière de circulation autour de chez soi. A présent le kilomètre deviendrait la valeur étalon de notre société. Les salariés toucheraient en fin de mois une valeur en kilomètres qui leur permettrait peu à peu d’élargir la distance de leurs déplacements. Nous allions gagner des kilomètres mais nous pourrions aussi en perdre si nous ne respections pas les gestes et les comportements adéquats. Toute la population était invitée à jongler avec les additions, soustractions, statistiques et à faire entrer leurs vies dans des tableaux Excel.

Des poches de résistance s’étaient créées dans presque toutes les régions. Ces pôles marginaux s’insurgeaient contre cette arithmétique et cette géométrie variable et sans vouloir réintégrer le monde d’avant, souhaitaient continuer à faire vivre le verbe, faire danser les mots, inventer et raconter des histoires. Dans le quartier de Penhars à Quimper et sous la houlette d’une femme poète perdurèrent les ateliers d’écriture. Leur devise? Le mot est roi! Ce groupe d’hyperobservateurs rebelles et vindicatifs se retrouvaient à la nuit tombée pour mettre en mots leurs élans et leurs peurs, leurs souhaits et leurs illusions, leur observation de l’infime et la profondeur du monde et de la nature. Ici pas de kilomètres en plus ou en moins mais des récits, des contes, de la poésie et des chansons. Les écrivants de Penhars écrivaient des histoires pour rêver et s’évader mais leurs mots sondaient aussi les dérives et les dangers de « l’homme calculette ».

* Christian Bobin

 

Françoise Congar

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