Le pouvoir des objets de Soize

« Le pouvoir des objets » de Soize

Ça y est ! Sa voiture a fini par démarrer ! De la chambre, j’avais entendu Jeff râler et jurer dans le garage et me doutais qu’il avait un problème de batterie. Maintenant que la voie était libre, je pouvais prendre mon petit déjeuner tranquillement. Je descendis impatiemment les escaliers et jetai un coup d’oeil machinal autour de moi. « Mais qu’est-ce que c’est que ce …. » Le temps d’arriver mentalement au bout de ma phrase, je l’avais reconnu !

Mon vieux plat à tajine, ramené du Maroc dans le sac à dos , car je n’allais sûrement pas revenir sans lui ! Je devinai que Jeff avait du tomber dessus en fouillant sur les étagères du garage à la recherche des câbles de démarrage et l’avait posé sur la table, comme un témoin d’un épisode de notre histoire. C’est un grand plat à tajine de 35 cm de diamètre avec un chapeau en forme de cône renversé , un couvercle si on veut, de pratiquement la même hauteur, ce qui en fait un ustensile de cuisine imposant. Un petit méplat de forme arrondie au sommet du chapeau permet de le saisir facilement. Il est en terre cuite vernissée , d’un beau brun chaleureux tirant sur le roux. Nous l’avions marchandé sur un marché traditionnel dans un bled proche d’Essaouira, où les vendeurs, assis par terre sous des tentes de fortune, en proposaient de toutes sortes en offrant aux chalands du thé à la menthe. Le plat est artisanal, cela se voit, il est irrégulier, on peut distinguer quelques éclats où apparaît le rouge de la brique.

Tout en buvant mon café, Je le fais tourner sur lui-même comme une toupie et les souvenirs surgissent. Encore étudiants, avec des copains, on avait créé un groupe de musique, genre rock psychédélique. On était fans de Deep Purple, Led Zeppelin, Janis Joplin, les Doors, Pink Floyd, Jimmy Hendrix et tous ces artistes de la fin des années 60 et début années 70 . J’étais une des choristes avec Martine , Jeff était le batteur, Benoît et Pascal jouaient de la guitare électrique. Ne s’improvise pas Janis Joplin ou Jim Morrison qui veut, mais nous avions eu notre petit succès cet été 72 à quelques concerts, dans les festivals qui commençaient à fleurir l’été sur la côte. On s’était bien éclatés et puis à la rentrée, Pascal a tout lâché pour ouvrir une auberge au Maroc, à Essaouira. Essaouira, le paradis des hippies, où près de là paraît -il, Hendrix avait composé «Castle made of sand » dans les ruines ensablées de l’ancien palais d’un sultan ! Un lieu culte ! On ne pouvait pas rater une telle occasion.

Je me resservis une tasse de café. Je caressais doucement la surface lisse et brillante du couvercle. J’aime beaucoup la poterie, les divers objets en céramique, la faïence particulièrement. A cette époque je prenais même des cours de poterie, j’aimais travailler la terre, la voir monter petit à petit sur le tour ou la façonner à la main. J’ai eu l’habitude d’être entourée de vaisselle et d’objets de forme en faïence depuis l’enfance. Il y en avait chez mes grands-parents -ma grand-mère les collectionnait- et dans toute la famille, ils faisaient partie de notre environnement. Ma mère faisait du modelage, ma tante décorait des assiettes, j’étais à bonne école ! Plus tard, j’ai visité des musées, des expositions de potiers et arpenté les vide-greniers à la recherche de pièces intéressantes . Et à Quimper, ville de faïenceries, je peux satisfaire mes envies ! Quand je me promène, je cherche depuis toujours des fragments de poterie et de faïence que l’on peut trouver dans les terres retournées, les chemins ou les fonds de rivières. J’en ai plein dans des bocaux ou posés simplement sur les meubles chez moi. Il me plaît de penser que chacun à son histoire.

Comme mon plat à tajine a la sienne. Nous sommes dons allés rendre visite à Pascal à Essaouira l’été suivant. Sous une chaleur torride, heureusement compensée par le vent qui souffle sur la côte et attire à présent les surfeurs du monde entier. Dans les ruelles près du port et dans les souks, il flottait une odeur de thuya provenant des échoppes nombreuses à proposer des boîtes et toutes sortes d’objets de décoration. C’est un disciple de Vauban qui a fortifié le port, aussi a-t-il un petit air concarnois, sauf que les sardines grillées, non vidées en gage de fraîcheur, que l’on mangeait sur le port étaient servies avec du Fanta…Le soir à l’auberge, le cuisinier laissait mijoter dehors sur un brasero des ragoûts au goût merveilleux, directement dans le plat à tajine. Cela m’avait donné envie d’en rapporter un et c’est ainsi que nous l’avions déniché sur ce marché. Après quelques balades, sans oublier le palais ensablé « Dar Sultan » à Diabat, nous sommes partis à Marrakech et de là à Imlil. Nous voulions nous rafraîchir sur les cimes du Haut Atlas.

Nous n’avions absolument pas préparé notre excursion sur le Mont Toubkal, aussi arrivés au club alpin d’Imlil, nous avons du louer des chaussures, acheter des chaussettes et laisser le sac à dos gonflé par le plat à tajine, pour n’importer que le strict minimum. Un jeune guide se proposa pour nous accompagner et nous le suivîmes aussitôt sur le sentier de randonnée. En traversant un hameau, des jeunes enfants nous jetèrent des pierres. En voyage, je n’aime pas être riche là où la plupart des gens sont pauvres et je comprends que les touristes puissent indisposer les habitants, néanmoins, ce fut une expérience étrange et déplaisante. L’après-midi était déjà bien entamé et il fallait grimper vite pour arriver avant la nuit, pas le temps de faire de longues pauses. Nous croisions des bergers et des randonneurs accompagnés d’ânes qui nous dépassaient rapidement. Comme je regrettais de ne pouvoir grimper sur ces mules ! J’avais terriblement mal aux pieds dans ses chaussures d’occasion. La montée fut un vrai cauchemar, nous avons du grimper très vite, la nuit arrivait, le guide était un tout jeune homme qui parlait à peine français. Je me mis à avoir envie de vomir et ne pouvais plus tenir debout ; je voulais juste rester là sans bouger et qu’on me laisse tranquille. La nuit était arrivée, je commençais à être prise de panique, j’étais obligée de marcher à quatre pattes par moment, mon estomac se révulsait et ma tête explosait. Personne ne m’avait parlé du mal de montagnes… Puis je revins à la vie : le guide nous montrait au loin des lumières, le refuge du Toubkal. L’île du naufragé ! Le lendemain, après m’être émerveillée devant la vue magnifique, les pieds en sang, je refusai de grimper les derniers mille mètres et nous avons rejoint la vallée, rendu les chaussures et récupéré le sac à dos.

Que de souvenirs sont convoqués à la vue d’un objet ! Les meilleurs comme les pires ! J’en ai chez moi en souvenir de personnes chères et de lieux aimés , mais aussi d’autres que j’ai choisis parce qu’ils me plaisaient. Parfois me prend l’envie de m’en séparer -ce que l’on peut toujours faire- mais il est agréable de repenser aux bons moments et de contempler de belles choses.

Je cuisinerai un tajine d’agneau la prochaine fois que ma fille viendra et lui servirai dans ce plat. Je lui raconterai comment il est arrivé là et lui proposerai de l’emporter. Comme un petit fragment de ma propre histoire.

Soize

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