Contrer les Moldus de Laure Magnin

Contrer les Moldus

Catherine avait préparé de nouvelles consignes pour ses apprentis écrivains, les plumards. Elle avait obtenu le 4ème niveau et passait ainsi maîtresse es sortilèges sur Moldus auprès du Grand Sorcier Scribe, ce qui lui permettait d’animer de nombreux ateliers. Sa renommée avait largement dépassé les frontières et les listes d’attente pour ses cours d’automne remplissaient les premières pages du livre des inscriptions à l’école Scribouillard.

La classe commençait. Elle fixa les plumards en esquissant un demi-sourire, signe annonciateur de nouvelles réjouissances et lança :

Aujourd’hui, nous allons travailler sur un sortilège pour contrer les Moldus. Il s’agit de trouver des scénarios qui les feraient disparaître. Ne lésinez pas sur les page turner, je veux du suspense. Laissez parler votre imagination, je veux de la nouveauté. Mais respectez les contraintes. Vous devrez placer les données suivantes : 99.99 km, 100 km et 101 km.

Et pourquoi pas 101.5 km, rétorqua le premier de la classe à l’esprit aussi vif que l’éclair qu’il avait sur le front ?

En guise de réponse, il obtint un « parce que ».

Et on pourra contrer un Moldu avec des distances kilométriques, insista-t-il d’un air dubitatif ?

Oui, n’est-ce pas merveilleux ? Vous verrez à quel magnifique sortilège vous allez donner naissance par la seule force de votre esprit et votre potentiel imaginaire.

Catherine agitait les larges manches de sa robe aux couleurs chatoyantes. Ses yeux brillaient de plaisir et d’enthousiasme. Elle jubilait. Sur son épaule gauche coulait une longue tresse auburn aux reflets cuivrés, qu’elle lissait entre ses mains, comme on caresse la fourrure de son animal de compagnie. Elle embrassa tous les participants du regard puis ajouta :

Et le tout en 59.99 minutes. Que dis-je ? 58.90 maintenant.

Elle venait de jeter en l’air le sablier tourbillonneux, qui, après avoir valsé sur quatre temps, se figea au-dessus d’eux et commença le décompte.

Chacun noircissait de lignes les feuillets en position verticale qui flottaient devant eux. Les histoires démarraient plus magiques les unes que les autres, prenaient des chemins de traverse et explosaient dans des chutes aussi invraisemblables qu’inventives. Parfois des Moldus s’évaporaient dans l’air dès qu’ils franchissaient le 101ème kilomètre d’une route parallèle. Ou bien ils étaient propulsés dans un autre pays tous les 100 kilomètres trois fois de suite et ne retrouvaient leur chemin qu’après avoir résolu de nombreuses énigmes sur le monde marin, celui des abeilles, l’énergie solaire, comme dans un jeu de piste. Certains avaient même imaginé le 100 km 3/4 après le 100.5 km et juste avant le 101 km, comme une porte sur l’histoire des Moldus, au milieu de leurs terres en guerre et en feu, entre passé et devenir. Ils ne pouvaient rejoindre leurs foyers qu’en faisant inscrire dans leur Constitution les lois fondamentales de l’Environnement pour une vie saine et longue.

Les plumards s’en donnaient à cœur joie. Qui aurait cru que des distances kilométriques auraient un tel pouvoir d’inspiration ?

Le sablier tourbillonneux virevolta alors sur lui-même et se vida complètement.

C’est fini, s’exclama Catherine. Levez vos plumes.

Mais ce sablier est truqué, s’énerva le plumard à l’éclair qui lui rougeoyait le front. Il nous a encore volé des lignes.

Il essaya de rattraper ses dernières feuilles mais elles s’étaient envolées vers le plafond, hors de portée.

Allons, allons, ce n’est pas grave, l’essentiel c’est de participer.

Catherine secoua ses bras dans ses amples manches, s’élança au-dessus de la classe, attrapa tous les feuillets qui se balançaient dans l’air et redescendit aussitôt. Une histoire se détacha des autres. Elle la lut. C’était celle d’un enfant Moldu qui tous les 99.99 km faisait demi-tour pour ne pas être séparé des siens car il avait remarqué que tous disparaissaient le centième kilomètre franchi et qu’il fallait mieux rester ensemble dans un espace restreint que seul, sans lien, dans un monde incertain.

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