Boule de verre de Françoise Congar

Boule de verre

 

L’aube caresse les persiennes, entrouvre mes paupières. Je me lève dans un matin de paresse qui n’attend rien de moi. La table du petit déjeuner est déjà installée en mode  » chambre d’hôtes ». C’est mon rituel du début de nuit que de penser à celui du matin.

Sur la table de la cuisine est assis en tailleur un petit lutin qui semble m’attendre. Il porte un chapeau vert dont la forme pointue se termine par des grelots. Son pantalon jaune citron ne descend pas jusqu’aux chevilles. Sur sa chemise prune il porte une veste à rayures qui déclinent toutes les nuances de bleu. Au creux de ses mains il tient une boule qui semble capter toute la lumière de ce petit matin.
Il s’anime en me voyant et s’adresse aux points d’interrogation qui remplacent les iris de mes yeux.
– Eh ben dis- donc tu ne te lèves pas tôt Père Noël, tu as fait des « somnies » ou bien des mauvais rêves ? Tu as la mine toute chiffonnée, assieds-toi Père Noël, le café est prêt.
Je ne souffle pas un mot. Je frotte mes yeux, comme si en les époussetant, je ferai disparaître la vision chamarrée du petit bonhomme.
Il s’amuse de ma surprise puis se ravise et accorde ses traits à mon visage ensommeillé et blafard.
– Ca ne va pas père Noël? Tiens, regarde cette petite boule.
Il la fait rouler jusqu’à moi et je la prends dans mes mains. Elle est chaude de la ferveur qui émane d’elle et sa brillance est magnétique. Je la fais tourner entre les paumes de mes mains, je me sens déjà mieux.
– Et si tu m’expliquais pourquoi tu es triste, pourquoi ta barbe blanche a perdu son sourire? Je suis Tom ou bien Tommie ou bien Tomek, c’est comme tu préfères.
– Et bien mon petit Tom c’est une longue histoire. Elle a commencé lorsque tous les enfants de la terre ont été confinés chez eux. Pendant de longues semaines leurs habitudes ont changé. Ils n’allaient plus ni à l’école, ni dans les grands magasins, ni dans les parcs, ni même en vacances. Ils ont trouvé dans les greniers et les appentis des jeux oubliés ; ils ont ressorti le Monopoly et le Cluedo, les toupies et les jeux de dés. Ils ont construit des cabanes, cousu des déguisements, filmé leurs intérieurs, dessiné et imaginé leur nouvelle vie. Ils ont écouté le chant des oiseaux et le coassement des grenouilles. Ils ont inventé des quizz et des devinettes, des escapes-game et des chasses au trésor. Ils ont semé des graines de petit-pois, cuisiné des paellas et des tartes.

Et cette année, écoute moi-bien mon petit Tommy, cette année, ils ne m’ont pas écrit de lettres, pas de souhaits, pas de liste de jouets, pas de consoles ou de jeux vidéo. Je me retrouve au chômage partiel pour la première fois.

Je suis bien embêté mon petit Tomek, les jouets qui provenaient de Chine ne prennent plus le bateau ou l’avion, confinés eux aussi dans leur pays d’origine. Et puis là-bas, les enfants qui travaillaient dans les usines de jouets ont décidé de suspendre leurs activités et de retourner à l’école. Je suis dé-pri-mé.

Je me prépare toute l’année pour cette nuit unique, celle qui me fait faire les plus beaux voyages. Je survole les montagnes enneigées, je m’arrête dans les chalets d’où s’échappent de bonnes odeurs de fromage fondu et de vin blanc. Je visite les petits villages emmitouflés dans leurs décors de sucre glace, et leurs guirlandes de lumières scintillantes. Je m’échappe au bord de l’océan et plane aux dessus des étendues de sable fin et les aplats bleu-vert de la mer.

Je suis le bienvenu partout, on m’applaudit, on me remercie, on me régale de sablés à la cannelle, de brioche aux raisins, de vin chaud aux épices…

Les enfants et les adultes se mettent à l’unisson et, dans les églises, les chants de la nativité montent jusqu’à moi. J’ai à chaque fois le frisson musical lorsque s’élèvent la complainte de l’orgue et les voix nues qui l’accompagnent. La solennité et l’harmonie qui émanent des chants sont une façon unique d’être ensemble.

Sans cette nuit magique, je ne suis rien, je ne suis personne. Je suis trop vieux pour me reconvertir, et mon CV de baroudeur d’une nuit n’intéressera personne. Je suis désespéré mon petit Tom. Les enfants n’ont plus besoin de moi. Je ne fais plus rêver.

Je continuais de faire tourner la boule éclatante entre mes mains et sa chaleur de miel irradiait mes membres. Je sentais la caresse du réconfort me chatouiller et le voile gris de mes pensées commençait à s’effilocher dans des petites bulles de soupirs et d’espoir.

Toute la journée, je réfléchissais avec Tom lutin à cette reconversion. A la fin de la journée nous avions élaboré un plan de recyclage pour Père Noël au chômage.

Désormais j’irai dans les maisons de retraite et les résidences pour personnes dépendantes, je descendrai dans les foyers des personnes esseulées. Je leur raconterai les nuits de veille de Noël. Je leur dirai mon frémissement à l’approche du soir, le bonheur de me lancer dans les marées hautes des étoiles, de survoler les panaches de fumée et de me cacher dans la mousse des nuages, je leur dirai les surprises et les rencontres. Je conterai l’histoire de la petite fille qui voulait des étoiles dans ses souliers, celle du renardeau blessé que j’avais recueilli et réchauffé, la longue nuit passée au poste de police et l’immense déchirure de mon manteau rouge, la grève des rennes qui réclamaient une brassée de foin supplémentaire et l’accident du traineau lors d’une acrobatie trop périlleuse.

Tom tom sera près de moi et il m’aidera à faire le lien entre les petits et les grands. Lorsque dans quelques années, je deviendrai assez vieux pour vivre dans ces grandes maisons, Tommy sera mon digne héritier et me remplacera pour continuer à faire vivre le rêve et la magie du soir de Noël.

 

 

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