Bonjour tristesse par Anne Geffroy

Bonjour Tristesse
J’ai mal dormi, mes douleurs au dos m’ont tenues éveillée une partie de la nuit.
En me réveillant je sens de la colère en moi. Colère après moi-même, colère de sentir mon corps
ne plus me répondre qu’en rhumatismes. Colère d’être en colère.
Et voilà encore une journée à traîner, à se traîner…
Je descends lourdement les escaliers en me tenant à la rampe, il ne s’agirait pas qu’en plus je
tombe et que je me casse quelque chose. Quoique comme ça ma situation serait réglée.
Dehors il fait encore nuit, j’allume dans la cuisine et prépare mon café. Sur la table les restes de
mon repas de hier soir, je n’ai pas pris le temps, je n’ai pas eu envie de faire la vaisselle.
Dans l’assiette un reste de jaune d’oeuf s’est figé, c’est malin il va falloir frotter pour enlever cela, à
côté la tasse de tisane à moitié remplie et des miettes de biscuits.
Je suis fatiguée de ce jaune pisseux sur les murs de la cuisine, il me ramène au début de mon
installation, où ce jaune était joyeux et reflétait le bonheur. C’était comme s’il y avait toujours du
soleil dans la maison. Faut croire que le soleil s’est enfui d’ici. Tout est devenu gris et en plus il
pleut aujourd’hui.
Que de tristesse ce matin.
Je dégage un peu de place sur la table, je sors mon bol habituel, il n’y a plus de pain, tant pis, de
toute façon je n’ai pas faim.
Je vais reprendre la lecture de ce foutu roman commencé mais qui ne m’emballe pas. Je cherche
mes lunettes, laissées aussi à plat sur la table, leurs verres aussi propres que si je les avais
nettoyés avec une tranche de jambon.
Qu’est-ce que c’est que ce truc sur la table ?
Une montre, au bracelet doré, tout simple mais me paraît élégant. Je ne l’ai jamais vue, qu’est ce
qu’elle fait donc sur ma table de cuisine ? Je la prends, l’examine de de plus près, elle marche il
est sept heures. Je suis troublée. Je me demande si je perds la tête, est-ce que j’aurai acheté
cette montre. Mais non bien sûr, je ne sors plus et je fuis les magasins. Et d’ailleurs je ne porte
jamais de montre.
Il n’y a rien à comprendre.
Comme si cela pouvait m’aider, je mets la radio, c’est radio nostalgie. Et j’entends Gilbert Bécaud,
dieu que ça fait longtemps que je n’ai pas écouté cette chanson…

Et maintenant
Que vais-je faire?
De tout ce temps
Que sera ma vie
De tous ces gens
Qui m’indiffèrent
Maintenant
Que tu es partie
Toutes ces nuits
Pourquoi, pour qui?
Et ce matin
Qui revient pour rien
Ce coeur qui bat
Pour qui, pourquoi?
Qui bat trop fort
Trop fort
Et maintenant
Que vais-je faire?
Vers quel néant
Glissera ma vie?
Tu m’as laissé
La Terre entière
Mais la Terre
Sans toi, c’est petit
Vous, mes amis
Soyez gentils
Vous savez bien
Que l’on n’y peut rien
Même Paris
Crève d’ennui
Toutes ses rues
Me tuent
Et maintenant
Que vais-je faire
Je vais en rire
Pour ne plus pleurer
Je vais brûler
Des nuits entières
Au matin
Je te haïrai
Et puis un soir
Dans mon miroir
Je verrai bien
La fin du chemin
Pas une fleur
Et pas de pleurs
Au moment de
L’adieu
Je n’ai vraiment
Plus rien à faire
Je n’ai vraiment
Plus rien

Je connais bien cette chanson, je l’ai tellement entendue quand j’étais plus jeune et malgré moi je
fredonne en même temps. Comme une ritournelle cette chanson je l’ai bien en tête. Et maintenant
je l’aurai toute la journée en arrière plan.
Vraiment il est parfois des chansons qui tombent à pic pour bien mettre le doigt où ça fait mal.
J’ai perdu l’habitude de choisir ma musique. Je préfère la radio et que quelqu’un choisisse le
programme pour moi.
Bien sûr avant je ne réagissais pas comme cela. J’avais pris comme rituel tous les mois de me
faire plaisir et de m’acheter un CD, souvent musique classique, Mozart bien sûr et Bach et des
chanteurs français. Je n’avais pas d’à priori sur le genre ou style musical, curieuse de tout.
L’armoire contient toutes ces musiques du temps où j’aimais m’asseoir dans le fauteuil et écouter
les yeux fermés La Reine de la Nuit, ou Bashung ou Jacques Brel ou une partita… J’adorais ces
moments de paix. Des moments privilégiés où la musique faisait partie de moi, me rendait sereine
ici chez moi.
Oui chez moi j’étais bien, j’ai tant aimé cette maison, jamais, sans doute, autant qu’au retour de
mes quelques voyages. Je n’ai jamais été grande voyageuse, la peur sans doute de ne pas savoir
me débrouiller en territoire inconnu.
Je me souviens quand même, avec bonheur, d’un moment tout au bout de l’Europe, au fin fond de
la Grèce, Aeropolis et face à la mer, seule au monde, un coucher de soleil majestueux. Il avait fallu
du temps et de l’énergie pour arriver jusque là, mais ce fût un spectacle qui peut remplir une vie.
J’ai aimé je le reconnais ces temps de vacances ailleurs de chez moi et tout autant le plaisir
ineffable de redécouvrir la maison.
Cette maison choisie parce qu’elle avait une histoire, d’autres avant moi y avaient habité, avaient
laissé sans doute un peu d’eux-même dans les murs. D’ailleurs la nuit cette maison raconte leur
histoire. De petits craquements s’interpellent entre eux. Ils ne sont pas malfaisants je sais que c’est
la vie de la maison qui remonte quand tout est calme.
Alors j’écoute, blottie au fond de mon lit ces personnes qui ont vécu ici simplement, une petite
ferme qui faisait vivre toute la famille. Leur grande tablée d’où s’échappent encore des rires.
L’odeur de leur cuisine parfois me surprend, la soupe de légumes. Moi qui n’en fait jamais. Et puis
le plancher craque, c’est l’heure du coucher des enfants, le bruit de petits glissements et des voix
assourdies sous les draps. Vraiment cette maison vit, surtout la nuit.
Mais quelle heure est-il donc ? Et cette montre qui me nargue. Huit heures. Comme dit l’ami
Bécaud, et maintenant que vais-je faire ?
Faut-il que j’appelle les gendarmes ? « Allo la gendarmerie, j’ai trouvé chez moi quelque chose qui
ne m’appartient pas, que dois-je faire ? » Il y a des chances qu’ils me répondent « ça va bien
madame, pas d’autres symptômes ? »
Non il faut que j’arrive à comprendre comment elle a pu arriver là. Cela s’est passé pendant la nuit.
Est-ce que je n’aurai pas oublié, encore une fois de fermer à clef ?
Possible, mais dans ce cas si c’est un voleur, il ne vient pas déposer un bijou mais plutôt le
prendre.
Alors est-ce que quelqu’un s’est trompé de maison et destinait un cadeau à quelqu’un d’autre ?
La nuit c’est vrai on imagine qu’il existe toute une vie en dehors de notre réalité. La nuit des
rôdeurs. La nuit propice à l’étrange.
Vraiment je n’arrive pas à comprendre comment cette montre a atterri sur la table.
Tout en m’interrogeant sur la démarche à suivre pour savoir qu’en faire, je me déplie de ma chaise,
et entreprend quand même de ranger la cuisine, vaisselle, coup de balai, j’enlève la nappe pour la
secouer dehors. Je me décide à en changer, je prends dans l’armoire une belle nappe blanche au
liseré rouge que j’aime bien, tout à l’heure j’irai cueillir quelques camélias.
2/3
Je ne veux pas rester engluée dans cette tristesse.
Cette tristesse qui me prend parfois, comme aujourd’hui quand après une mauvaise nuit je ne
supporte plus d’être seule,de parler toute seule, d’être celle qui n’est jamais contente, celle qui fuit
le monde, qui marmonne, qui ronchonne.
Coup de sonnette, qui donc de si bon matin vient me déranger. Après une moment d’hésitation je
vais ouvrir, c’est le voisin.
– Bonjour, je t’apporte le journal, j’ai été à la boulangerie je t’ai pris une baguette et des croissants.
– Oh c’est gentil, merci, dis-moi combien je te dois
– Oh laisse, une autre fois tu m’apporteras la même chose. Je vois que tu as de la visite, il y a une
voiture dans la cour, c’est ta fille sans doute ?
– Hein quoi, une voiture ? Euh, excuse moi j’ai du lait sur le feu..
– Allez bonne journée,
– Oui merci bonne journée, à plus tard
Je rentre précipitamment. Je ne veux pas y croire.
Non ce n’est pas possible.
A cet instant des pas dans l’escalier.
– Bonjour Maman je suis arrivée dans la nuit, j’ai bien dormi et toi ? Que je suis contente d’être là.
Et ma fille vient m’embrasser.
Quelle belle journée, tristesse enfuie, ma fille est de retour à la maison.
Avril 2020 Anne

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