A vol d’oiseau de Françoise Macy

A VOL D’OISEAU

Venus passer un week-end chez leurs parents dans la ferme bretonne, Ernest et Nicolas, jumeaux âgés de 40 ans, ne s’attendaient pas à devoir y rester deux mois, mais le confinement était passé par là. Ils n’avaient pas dormi dans la maison de leur enfance depuis des années. Leur chambre se trouvait sous le toit humide du grenier. Son unique fenêtre était fermée contre les feuilles mouillées de la vigne vierge qui s’accrochait sur ce côté de la maison. Il y avait toujours là une faible odeur de plâtre mouillé. Les vieux journaux agricoles brochés, manuels déchirés sur l’élevage de chevaux, leurs livres de coloriage et scolaires du primaire, auraient dû être jetés.

  • Rien n’a changé, dit Ernest, en regardant l’état de sa chambre
  • Tu sais bien qu’ici, on s’oppose à la destruction matérielle des choses. Quand le toit prendra l’eau au point qu’il y aura une marre sur le plancher, quand les étagères ne pourront plus contenir de nouveaux débris, alors seulement, ils répareront le toit.
  • Il n’empêche, je suis heureux d’avoir passé toutes ces semaines près d’eux. Je me suis rendu compte qu’ils me manquaient, et maintenant que nous sommes libres de rentrer, ils vont me manquer.
  • Ils vieillissent, il serait souhaitable que l’on vienne plus souvent.
  • Mère s’est mise en quatre pour confectionner les repas, je crois que notre départ va la soulager, même si nous avons aidé père auprès des chevaux. Quelle belle soirée nous avons passé hier, elle avait préparé un vrai festin pour fêter le retour à la vie presque normale.

Coco, le mainate d’une dizaine d’années avait participé à sa manière, confiné dans sa cage. Il avait une mémoire phénoménale, et un mot entendu deux ou trois fois, suffisait à ce qu’il le répète nettement. Hier soir, il avait décidé de crier « vol d’oiseau » sans interruption plus fort que la voix des adultes. Comme chaque fois, après les mots nouveaux, il poursuivait avec sa phrase préférée « il est beau coco, il est beau ». Cet oiseau mettait une belle ambiance dans la maison. Une belle gaieté les avait unis hier soir. Ils avaient aimé réciproquement le son de leurs voix, ils riaient à la moindre occasion. Il y eut un dîner tardif digne d’un repas de Noël. Mère avait cuit la plus grosse dinde de son élevage, suivi d’un pudding aux prunes, noir et succulent, puis un grand plat de raisins noyés dans du rhum en flamme fut l’apothéose. La vue du père dans cet étrange éclairage nous fit lever nos verres en criant « vive la liberté » ! Les flammes bleues tourmentées, bondissaient, tremblaient, se tordaient et les mains se tendaient pour attraper les raisins.

En préparant leurs sacs de voyage, dans leur chambre d’enfants, Ernest et Nicolas rayonnaient encore de cette dernière soirée. Demain, c’était le départ vers les amis, les clients, Paris. Ils s’étaient levés à l’aube pour le petit déjeuner.
Nicolas dévala les escaliers tandis qu’Ernest glissait sur la rampe comme un gamin malgré ses 40 printemps. Ils s’attablèrent, visages radieux, pour un dernier breakfast bien consistant. Les parents, étonnamment paraissaient aussi réjouis. Était-ce le fait de leur départ ? Leur présence leur avait-elle tant pesé ?

  • Merci Mère, c’était délicieux. Vous nous avez comblés durant cette étrange période, sachez que pour moi, ce fut un vrai bonheur, dit Nicolas
  • Je m’associe aux termes de Nicolas, renchérit Ernest avec sa mine rosie. Nous montons finir de nous préparer.
  • Attendez les garçons, interrompit le père, je voudrais vous faire part d’un petit projet que nous avons eu avec maman. Suivez moi !

Coco se mit à crier « vol d’oiseau, vol d’oiseau » pendant que nous suivions notre père jusqu’à son bureau situé près des écuries. La décoration de cet endroit était plus que minimaliste. Une vieille table, deux chaises branlantes et des posters de chevaux habillaient les planches de bois qui servaient de murs. Tout avait été dégagé sur la table et une carte de France s’étalait, avec des cercles tracés au feutre noir, des croix rouges, des triangles bleus, comme si un enfant s’était mis à colorier la France à sa manière. Les jumeaux restèrent cois.

  • Cela représente quoi exactement ? interrogèrent d’une même voix Ernest et Nicolas
  • Une surprise !!! répliqua le père dans un sourire découvrant ses dents jaunies par les cigarettes de maïs. Son visage brillait de plaisir
  • Excuse-nous, mais nous n’y comprenons rien !
  • Voilà, répondit le père. J’ai entendu qu’à présent, nous avions l’autorisation de nous déplacer sur 100 kms. Alors, votre mère et moi, souhaiterions aller pique-niquer tous les quatre au bord de la mer avant votre départ.

Les frères restèrent muets. Ils voyaient les ronds au feutre épais sur la région bretagne.

  • Heu !!! l’idée est plaisante, papa, rit Nicolas, mais comment as-tu fait tes cercles sur la carte ?
  • C’est facile, avec une tasse, ou une soucoupe !
  • Tu as conscience que là, c’est du n’importe quoi, dit Ernest
  • Et pourquoi je te prie ? Ils ont spécifié à vol d’oiseau. L’expression dit bien ce qu’elle veut dire : A peu près, à vue de nez.
  • Mais voyons, ce n’est pas du tout ça ! A vol d’oiseau, signifie en ligne droite au contraire !
  • C’est vous, avec toutes vos études qui n’avaient pas les pieds sur terre. Explique comment rouler en ligne droite chez nous, avec toutes les routes secondaires sinueuses que nous avons ! Moi qui pensais que cette idée vous séduirait.

Le père commença à replier la carte d’un geste vif, ses mains calleuses bruissaient le papier avec énervement.

  • Arrête, père. Ton idée est séduisante, et nous touche énormément. Cependant, tu n’as pas fait les calculs exacts pour parvenir à la distance tolérée. Tu comprends ?

Ernest pris délicatement la carte froissée des mains de son père et la déplia sur le bureau.

  • Tu as un compas ?
  • Pour quoi faire ?
  • Pour prendre les mesures
  • Non, je n’ai pas de compas, un fil à plomb ou ma tasse, répondit le père en maugréant.
  • Je sais, dit Nicolas. Dans le bureau de notre chambre, nous en avons sûrement qui traîne au fond d’un tiroir. On ne jette rien ici fit il en faisant un clin d’œil à son frère.

Nicolas croisa sa mère au pied des escaliers.

  • Tout va bien ? Vous êtes contents mes garçons ? C’est une belle idée que votre père a eu là ! On veut absolument faire exactement le maximum de kms autorisé. Ce sera notre liberté !
  • Oui, mama, mais il y a quelques recherches complémentaires à effectuer.

Il entendit coco crier une nouvelle fois « vol d’oiseau, vol d’oiseau », il aurait dans ce moment là le mettre à la casserole avec des petits pois…. Il rejoignit le bureau avec un petit compas, datant sans doute du cours préparatoire et le donna à Ernest.

  • Voilà, papa. Nous habitons ici, à Gouarec, donc avec le compas, je vais calculer le périmètre des 100 kms auxquels nous avons droit. D’accord ?

Ernest mis la pointe du compas sur Gouarec et décrivit un cercle parfait.

  • Hè ! Toi aussi, tu fais n’importe quoi, tu n’as pas tenu compte de l’échelle de la carte ! Elle est notée où d’ailleurs ? C’est toujours le problème, ils indiquent les échelles en tout petit.

Les trois paires d’yeux scrutèrent la carte, le père de plus en plus énervé.

  • Voilà, je l’ai s’écria Nicolas : 1cm pour 10 kms. Donc, je calcule 10 cms pour la sortie autorisée de 100. Regarde, papa, dans le cercle que je viens de tracer, on peut aller piqueniquer où tu veux ! Vous vouliez vous rendre dans quel lieu exactement ?
  • Oui, nous souhaiterions aller à Camaret. Voilà une éternité que nous n’y sommes pas promenés.
  • Alors ……Camaret ! Ho, je suis désolé papa, tu constates toi-même, c’est en dehors du cercle !

Le visage du père devint rouge écarlate, les lèvres se pincèrent, le regard sombre fusilla les garçons.

  • Cela suffit, fulmina-t-il, immobile comme une statue, les yeux fixés sur la carte, tout rêve envolé. La déception gagnait tout son être. Retournons voir votre mère, cette idée était saugrenue.
  • Mais, non, n’abandonnons pas. Continuons. Regarde : le Guilvinec, il est dans le cercle à exactement 99,9 kms. C’est magnifique ce coin là, avec son joli port de pêche !
  • On connaît dit le père, plus désappointé que jamais. Rentrons à la maison.

Le père, grand, mince avec une petite tête couverte de cheveux épais, avait quelque chose d’un renard et des yeux bruns vite irrités. Les jumeaux savaient, en le regardant, quand ils devaient s’arrêter. Ils suivirent docilement leur père qui rejoignait la ferme à grands pas. En entrant dans le hall, ils se firent happés par la mère toute souriante et joyeuse.

  • Alors ? Implora-t-elle

Coco décida de se faire remarquer une fois de plus avec son vol d’oiseau !!

  • Tais-toi, coco, hurla le père, mais l’oiseau, têtu continua le plus belle

La mère, son torchon à la main, attendait toujours une réponse, mais les visages lugubres qui s’affichaient devant elle, lui suggérèrent de se taire. Ernest et Nicolas remontèrent dans leur chambre d’un pas lourd. Leurs valises n’étaient pas prêtes et ils devaient partir le lendemain. Le déconfinement était lancé, ils pouvaient à nouveau ouvrir leur magasin de parfumerie à Paris. Nicolas tiraillait sa moustache tombante et regardait son frère, tracassé.

  • Je pars chercher la carte, et nous allons voir comment faire. On ne peut pas les laisser ainsi

Après le départ de Nicolas, Ernest resta immobile devant la fenêtre à regarder les prairies vertes. Il aimait intensément ses parents. Il soupira et ses yeux fouillant le moindre recoin de la chambre lui ramenaient des souvenirs enchanteurs. Il avait été heureux ici. Nicolas revint avec la carte et la déroula sur son lit. A genoux, comme en prière, les jumeaux examinèrent le cercle

  • Brignogan, ils ne sont sûrement jamais partis aussi loin, Ernest, c’est en bord de mer, ce dont ils rêvent
  • Non, impossible, cela fait 101 km !!!
  • Ce n’est pas pour 1 km que la police nous verbalisera quand même ! Tu n’es pas sérieux !
  • On ne peut pas savoir, si les autorités veulent le faire, ils ont la loi pour eux.
  • Pfttt !!! C’est incroyable !
  • Hé bien, voilà ! Gouarec/Crozon : 100 km !! C’est bon
  • Ils connaissent !
  • Oui, peut-être, mais le reste, c’est dans la mer et je t’avoue que cette histoire de distance commence à me lasser.

Nicolas, le sourcil froncé, embarrassé se dirigea vers la porte.

  • Où vas-tu ?
  • Leur annoncer que l’on a trouvé un endroit superbe avec la distance exacte
  • Je viens avec toi

Dans le salon, les parents se reposaient, détendus, souriants.

  • Nous avons…………commença Nicolas avant d’être interrompu par son père
  • De notre côté, nous avons beaucoup discuté avec maman. Tout réfléchi, nous pensons qu’un super barbecue dans le jardin serait aussi agréable et sympathique. Les garçons, occupez-vous des saucisses.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s