100 Km de Pascale

100 KM

La carte s’étale devant Fred. Un immense territoire de papier, couvert de signes, de courbes, de vert et de rouge, de lieux-dits et de villes qui exercent sur lui une fascination géographique inexpliquée. Cette idée que l’esprit humain peut capturer l’espace pour le redessiner de ses mains, de son intelligence en symboles suffisamment évocateurs pour que la seule vue d’un aplat vert lui évoque bois et forêts, chevreuils et champignons, l’émerveille. Un territoire qu’il va aujourd’hui, armé de son compas, borner aux cent kilomètres réglementaires d’un nouveau cercle magique de liberté.

Il attaque l’affaire d’un point de vue mathématique : cherche la légende, évalue l’échelle, calcule des mesures, effectue des multiplications puis pique la pointe de son outil sur son domicile et trace le périmètre de sa liberté d’un trait gris. Après les restrictions du jour d’avant, les possibilités deviennent infinies. Un immense cercle de cent kilomètres de rayon autour du ridicule petit rond déjà tracé du précédent rayon d’un kilomètre. Un enthousiasme libertaire l’envahit face aux perspectives d’exploration.

Il a un instant l’illusion de l’illimité : tout ce bleu océanique et fluvial, tout ce réseau rouge, jaune et blanc de routes et chemins, tous ces noms de villes et hameaux, ces panoramas et points de vue, ces monuments et curiosités ! Un vertige de possibles lui tourne la tête, au point qu’il ne sait par où commencer. Echafauder un programme quotidien, choisir un itinéraire en étoile, se perdre d’un point à un autre, déterminer un parcours méticuleux de la surface pour en explorer chaque recoin, matérialiser par des épingles colorées les objectifs de visites, privilégier la route des calvaires et chapelles ou longer le canal, s’aventurer dans les forêts ou se perdre dans les landes mystérieuses.

Fred a le sentiment que le reste de sa vie n’y suffira pas ; l’excès de liberté l’embrouille. Tout lui fait envie, il ne sait que choisir.

 

Pendant de longs jours il rêve devant sa carte, fouille les plis et aplats, s’imagine des territoires, en fantasme la beauté, se représente les lieux. Il ne se décide pas, n’arrive pas à se fixer. Exaspéré de lui-même, il use sa toute neuve permission vers la boulangerie et sur le chemin du retour il s’arrête au bord du premier sentier de randonnée qui se présente, confiant son choix au hasard. Il arpente avec une certaine insatisfaction un chemin de charrette assez ordinaire. A son retour de ces quelques heures de marche en campagne, il pointe son itinéraire sur la carte, surpris de la banalité qu’il a ressentie lors de son escapade alors que sa route est surlignée en vert avec la mention « pittoresque ».

Frustré, il se dit qu’il est resté trop près de chez lui, qu’après le confinement il a besoin d’air et d’espaces nouveaux. Il examine les bords extérieurs de sa bulle de liberté. L’objet de ses convoitises est un petit coin flanqué de trois étoiles, indiquant l’intérêt exceptionnel de l’endroit. Héla, cet objectif est localisé exactement de l’autre côté du trait gris de son cercle, juste derrière, cent un kilomètres a craché l’intelligence artificielle comptable des distances. C’est le comble : tout cet immense territoire à disposition et ce petit point vert inaccessible, hors de portée ! Impossible pour Fred de s’intéresser à autre chose que ces fameuses « Gorges » excentrées. Le reste du territoire a perdu tout intérêt. Fred ne peut plus se cantonner dans les limites imposées. Sa décision est prise, il va sauter le pas, franchir la frontière, risquer la verbalisation des cent trente cinq euros. Pas question d’accepter encore des contraintes après cet épisode carcéral confiné. De longues journées durant il étudie son itinéraire en bordure de trait, prépare son trajet par les contours : un véritable maquisard en route vers une zone libre.

L’expérience dans les confins est époustouflante. Fred est grisé sa propre audace : il franchit la ligne de démarcation le cœur palpitant à l’aller et au retour sans être inquiété, s’épuise en marche tout terrain, ignore superbement le paysage convoité qui est devenu le simple décor de sa hardiesse.

A peine rentré à son domicile, il déplie à nouveau sa carte. Il a enfin choisi : le territoire disponible jusqu’au kilomètre quatre vingt dix neuf lui est totalement indifférent, il partira à la conquête de sa frontière, il ignorera l’existence de bornes, il explorera les lisières, il ira chercher sur le territoire la trace de ce trait qui aujourd’hui représente le bout de la terre. Le frisson du franchissement lui hérisse déjà les poils.

Il tient son programme : c’est le cordon du kilomètre cent, les trois cent quatorze kilomètres de bordure qui comptent, c’est à la périphérie au-delà du périmètre que l’attend l’aventure !

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