Une journée particulière de « Jonquille »

UNE JOURNÉE PARTICULIÈRE

Quand j’entrai dans la cuisine ce matin là, le soleil l’inondait, m’aveuglant presque, alors qu’à peine réveillée je remplissais la bouilloire en regardant par la fenêtre. Le thé infusé, je m’emparai de la théière et me dirigeai vers la table. Je m’arrêtai net au milieu de la pièce. Posé sur la table près du journal il y avait une une tache de couleurs vives. Qu’était-ce? M’approchant je vis une grosse tresse

faite d’épais fils entrecroisés très serrés, à la manière des scoubidous, se terminant par une pomme de touline de la taille d’une balle de ping-pong. La couleur dominante était le rouge qui s’alliait à l’oranger et au jaune, quelques fils verts faisaient ressortir les couleurs chaudes. Pas du tout de bleu.

Je saisis l’objet par la boule et le portai à hauteur d’yeux. À l’autre extrémité était fixé un anneau auquel pendaient trois clés plates crantées assez lourdes. La plus grande couleur bronze, les deux autre argentées dont une était nettement plus petite, environ deux centimètres, avait un anneau plein, carré aux coins coupés. Elles tintèrent et au même moment, à la radio, éclataient les premières notes de «La Vie Parisienne» d’Offenbach. Mes pieds commencèrent à bouger tout seuls et les clés s’entrechoquant, produisirent des sons clairs et ténus, complètement discordants. Puis la musique fut interrompue pour une annonce. Dommage, ça donne de l’entrain pour la journée. Puis cédant à la routine je me fis griller une tartine et parcourus le journal comme chaque matin, oubliant un peu ce curieux porte-clés qui avait atterri sur ma table avec le quotidien. Mon compagnon n’était pourtant pas clavophile ni copocléphile. Il était parti tôt ce matin pour trois jours, sinon il aurait pu m’expliquer.

Je finissais mon bol de thé en observant l’objet qui était entré chez moi je ne savais comment et remarquai un bout de fil rouge enroulé très serré sur l’anneau, près de la tresse. Il avait été coupé à ras de son support.

La voix du tuner annonça huit heure trente. Mon travail à La Maison de la Radio ne commençait qu’à midi j’avais donc un peu de temps. Je commençais à me demander à quoi correspondaient ces trois clés, mais ne dérogeai pas à mes habitudes et filai dans la salle de bain.

Que pouvaient-elles bien ouvrir? Rien peut-être, ou on ne savait plus, c’était oublié et elles ne servaient plus à rien, alors on les avait jetées.

J’en étais là de mes réflexions quand munie d’une loupe, je tentais de déchiffrer les inscriptions à demi effacées sur l’anneau plein de la plus grande des clés. Je parvins à lire S N C, je devinais un F dans les traces; de l’autre côté un O plus loin un T puis des bâtons, au bout desquels SS .

Dans mon travail de documentaliste-archiviste j’étais amenée à émettre des hypothèses quand on m’apportait des documents anciens en mauvais état.

Et si c’était une clé de consigne? Mon esprit se mit à vagabonder : la gare, point de départ, mais aussi d’arrivée. Quelqu’un aurait perdu ses clés, et serait parti sans bagages, pour aller où? Quelqu’un avait-il débarqué et déposé son bagage à la consigne car il ne savait où aller? Comment savoir?

Je regardais à nouveau le trousseau de clés. Une des deux clés argentées pourrait être une clé de valise, l’autre, la plus petite restait mystérieuse.

Bon, il était l’heure que je file. Une hésitation, et l’objet rejoignit le bric-à-brac de mon sac.

*****************

Dix-neuf heures, fin de ma journée de travail.

Je n’ai pas été très concentrée, les clés et le curieux porte-clés ont accaparé mes pensées au point que je les ai posés sur un coin de mon bureau. En les voyant mon collègue m’a dit :

— Où as-tu déniché ce porte-clés ringard ? C’est un truc qui date des années soixante-dix ce machin là. C’était à la mode alors.

— Ah ! Bon.

Je n’en dis pas plus et ne le mis pas dans la confidence. À peine dehors, je sautai dans un bus et filai gare Montparnasse.

À l’accueil, l’agent, débordé, m’écouta distraitement lorgnant sur la file de voyageurs qu’il allait devoir renseigner, et m’orienta vers le service des objets trouvés.

J’errais un peu dans cette immense gare avant d’atteindre mon but. Deux employés, l’ un très jeune, l’autre boitillant, près de prendre sa retraite, pensais-je, s’apprêtaient à fermer le comptoir.

Le plus ancien me confirma que la grande clé était bien une clé de consigne, mais que ces consignes là avaient disparu depuis belle lurette, bien avant les derniers travaux de réaménagement. Mais dans la réserve, il y a peut-être encore ce que contenait le casier…

— Cent neuf parvint-il à lire sur l’embase. Je peux aller voir.

Je remerciai chaleureusement.

J’attendais. Le jeune agent s’impatientait, l’heure de la fermeture était passée.

Enfin l’homme reparut.

— D’habitude on ne garde les objets que trente jours; mais on a fait une exception lors de la démolition. Cependant, ça ne va pas durer, d’autres travaux sont prévus le mois prochain et je crains que tout ce qui reste ne disparaisse. Vous êtes venue à temps.

Il portait une valise couverte de poussière, d’un modèle vieillot, marron sale, et qui avait beaucoup voyagé, en témoignaient les nombreuses traces de chocs et les éraflures. Il enleva l’étiquette accrochée à la poignée et me remit l’objet contre une redevance de cinq euros.

J’étais incrédule, de quel droit je récupérais cette valise? J’avais envie d’essayer la deuxième clé sur le champ, je me retins, m’emparai du bagage et me sauvai en remerciant. La valise ne pesait pas très lourd, je n’eus aucun mal à l’acheminer jusqu’à l’appartement.

J’étais seule pour trois jours, j’avais toute la nuit devant moi pour explorer le contenu de cette valise, si elle s’ouvrait. Les années soixante-dix avait dit mon collègue, j’étais à peine née, pas dans cet appartement, mais presque puisque c’était celui de mes parents et que j’y ai toujours vécu.

Mon cœur battit plus fort au moment où j’introduisis la grande clé argentée dans la serrure. Elle accrocha un peu et, ne tourna ni dans un sens ni dans l’autre. Ce n’était peut-être pas la bonne clé. Ou la serrure était bloquée… un peu d’huile d’olive ferait l’affaire, essayons me dis-je. J’huilais serrure et clé et recommençai l’opération. La clé glissa bien, je forçai pour la faire tourner, elle rencontra une résistance qui céda en grinçant. Je soulevais délicatement le couvercle. Une odeur de renfermé me sauta au visage, mais aussi d’épices. Des vêtements, des vêtements de femme, pantalon et tunique noirs, des vêtement asiatiques, comme les tenues traditionnelles des vietnamiennes.

Quel rapport y avait-il avec moi? Plusieurs tenues et au fond de la valise, emballés dans du papier, des petits sachets d’épices et un coffret de bois exotique joliment travaillé, un dessin incrusté de nacre ornait le couvercle. La petite clé allait percer son secret. Elle ouvrit sans aucune difficulté.

Des photos, des lettres.

Je m’installai confortablement dans un fauteuil, le coffret sur les genoux et commençai par regarder les photos. Elles étaient toutes en noir et blanc, certaines un peu jaunies , un peu passées, montraient leur ancienneté. La plupart avaient été prises en extérieur, on apercevait une végétation luxuriante, les habitations d’un village. On y voyait des hommes, des femmes, au champ, dans les rizières. Il y avait aussi des images du Têt avec le dragon dans une rue et des enfants autour. D’autres vues montraient un marché flottant et ses embarcations chargées de fruits et légumes, ou des lavandières. Et encore une jeune fille le visage grave au milieu de décombres.

Soudain j’eus entre les mains une photo style «carte postale». Ahurie j’écarquillai les yeux.Un homme en pied, une certaine raideur dans l’attitude, coiffé d’un casque colonial, vêtu d’un uniforme blanc, souriait. Ce portrait était l’œuvre d’un professionnel et je connaissais cette image. Je l’avais déjà vue dans le grenier de mes grand-parents à la campagne où je me réfugiais les jours de pluie, farfouillant dans les malles à la recherche de je ne sais quel trésor, bravant les foudres de ma grand-mère pour qui on ne devait toucher à rien. Mon arrière grand-père ! Au dos, François 1925 simplement et une inscription en vietnamien sans doute.

Je fouillais le paquet de lettres. Il y avait bien là des lettres écrites par mon arrière grand-père à une certaine Bich Thûy qu’il appelait «eau d’émeraude»: la correspondance était régulière jusqu’en 1939 . Cela cessa durant la durée de la guerre jusqu’en 1946. La lettre parlait de sa joie d’être grand-père. Puis tout s’arrêta, ce fut la dernière. Dans un petit carnet je découvris l’adresse de mes arrière grand-parents parmi d’autres adresses au Vietnam. Il y avait aussi celle de mes grand-parents, c’est à dire la mienne aujourd’hui, puisque cet appartement s’est transmis de génération en génération.

Mes tics de documentaliste prirent le dessus et malgré ma fatigue et le milieu de la nuit je commençai à trier et classer les photos. J’étais un peu engourdie et mon esprit était un peu confus après ces surprenantes découvertes. Je devrai me coucher me dis-je, mais je n’avais pas le moins du monde envie de dormir. Les souvenirs menaient la sarabande dans ma tête, les points d’interrogation aussi.

Il me restait découvrir comment tout cela avait pu me parvenir.

Jonquille

Kerlaz, le 21 avril 2020

 

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