Le masque par FB

Sept heures, l’alarme de mon téléphone me réveille annonçant une nouvelle journée de travail. Je rêve de vacances, longues. S’étirer, bailler, dérouiller les articulations. Certains matins elles semblent avoir cent ans. Le miroir de la salle de bain me renvoie l’image d’un visage chiffonné. Je monte l’escalier qui mène au salon, j’aime la douceur du parquet sous mes pieds. Je me dirige vers la cuisine encore plongée dans une demie pénombre. Le jardin s’éveille, les oiseaux chantent. Enfin, je l’aperçois posé sur le comptoir. Sa couleur dorée contraste avec le gris argenté du zinc.

La radio égrène les notes d’une chanson de Juliette Armanet, poésie et chanson d’amour autour d’une petite carte postale qui fait du mal. J’aime l’état émotionnel qu’une simple chanson peut provoquer. Parfois les sons appellent les mots et il me faut d’urgence les écrire dans un carnet pour éviter qu’ils disparaissent dans l’oubli .

Comme souvent hier soir je suis allée me coucher sans préparer le petit déjeuner. J’ai remarqué chez la plupart des gens qui m’entourent que poser les bols du lendemain sur la table, les cuillères, le beurre et son petit couteau, les verres et les serviettes à la place de chaque convive fait partie d’un rituel immuable. Chaque ustensile à sa place semble instaurer une certaine sécurité, permettant de ne perdre aucune de ces précieuses minutes les matins où le temps est compté. Chez certains cela perdure le week-end. L’habitude sans doute. Moi, je n’ai jamais su garder les choses à leur place, m’appliquant à bouger de temps à autre les objets comme pour leur rappeler que je pense à eux, changeant d’itinéraire pour me rendre au bureau parce que très vite l’ennui me gagne. Petite déjà il me semblait insupportable qu’une tâche fut assignée à chaque jour de la semaine. Tel jour la lessive, tel autre le pot au feu, le suivant les courses et toujours la galette du vendredi pour respecter l’interdit ce jour là parce que le ciel nous serait tombé sur la tête en cas de non respect de cette règle, nous qui n’étions pourtant pas très pieux. Moi je ne rêvais que d’évasion. Avec nos enfants nous en avions fait une règle, ne jamais s’assoir à la même place à table. Ce fut facilité par nos nombreux déménagements qui à chaque fois modifiaient la physionomie de la pièce.

Alors en ces temps confinés où les contraintes, dont celle de porter un masque pour sortir semblaient peser de plus en plus, avoir posé le masque vénitien dans la cuisine était un charmant geste de mon amoureux pour embellir le quotidien. Je l’avais rapporté d’un long week-end passé à Venise avec ma fille il y a cinq ans déjà. Nous avions trouvé un petit hôtel familial blotti dans les ruelles. La chambre donnait sur un des canaux qui sillonnent la ville. La chambre semblait avoir été décorée par Sissi impératrice et cela nous amusait beaucoup. Un chocolat chaud au Caffé Florian et il ne nous en faudrait pas plus pour être téléportées dans le passé. Nous nous étions fixées d’éviter la foule. Une guide francophone nous avait accompagnées dans les quartiers seulement accessibles par traghetto que jamais nous n’aurions découverts seules, nous expliquant le mode de vie des habitants d’hier et d’aujourd’hui , et déplorant combien le tourisme de masse détruisait sa ville. Nous avions pris maintes fois les vaporettos comme deux gamines prenant le bus, juste pour découvrir la beauté des palais qui bordent le grand canal. Nous étions en novembre, il faisait froid et l’aqua alta nous obligeait à faire des détours pour trouver une rue praticable pour rejoindre l’hôtel. C’est ainsi que le dimanche midi, nous étions par hasard rentrées dans un restaurant au fond d’une impasse, fréquenté par des familles vénitiennes. Nous étions frigorifiées et le patron s’était empressé de nous servir une soupe bien chaude, aux petits soins pour la jolie jeune femme et sa Mama, qui vin rouge aidant retrouvèrent vite des couleurs.

L’après-midi, au fil de notre promenade, le masque avait attiré nos regards. Exposé dans la vitrine bric à brac d’un artisan il semblait nous attendre. La nuit tombait et son visage blanc mat parsemé de petites notes de musique et de clefs de sol dorées, rehaussé d’une coiffe de satin or imageait l’idée que nous nous faisions du carnaval . Les fentes prévues pour les yeux étaient ourlées d’un épais très noir, tel du khol.

Là, posé dans la cuisine, il était évident que je ne le porterai pas en lieu et place des masques en tissu que la voisine nous avait gentiment confectionnés. Beaucoup moins classe mais beaucoup plus pratique. Il avait le mérite d’avoir fait ressurgir de doux souvenirs que peut-être un jour ma fille raconterait à ses enfants.

 

 

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