Le cri du dindon… de Françoise Macy

Le cri perçant du dindon sur la pelouse

Le cri perçant du dindon sur la pelouse l’éveilla de bonne heure. Lisette se leva, s’enveloppa dans l’édredon et se mit à la fenêtre. Elle voulait contempler le nouveau jour qui apparaissait. Elle vit le dindon, la tête un peu inclinée, qui faisait trembler sa caroncule rouge écarlate. Le spectacle était magnifique. Chaque matin, devant cette campagne verdoyante, elle savourait l’instant.
Elle enfila sa vieille robe de chambre élimée et se dirigea vers sa petite cuisine en traînant les pieds dans ses mules à pompon. Elle ouvrit les volets et le soleil pénétra avec énergie dans ce petit recoin de la maison. Lisette versa l’eau dans la bouilloire, comme chaque matin, pris son bol breton , un Henriot et s’activa jusqu’à ce que l’odeur du thé vert à la menthe embaume l’espace et vint chatouiller ses narines. Le bol à la main, elle s’approcha de la table et s’immobilisa. Les yeux écarquillés, elle vit, au centre de la table, une boîte mauve, ronde, incrustée de motifs d’argent. Elle posa le bol maintenu en équilibre dans ses paumes tremblantes et s’assit, les mains posées sur ses genoux. Jamais, au grand jamais, elle n’avait vu cette boîte. L’idée que quelqu’un se soit introduit chez elle, la fit frissonner. Elle avait une basse cour, mais pas de chien. Cette boîte était par ailleurs splendide. Les incrustations scintillaient au soleil et le bleu nuit du couvercle magnifique avec les décorations des signes du zodiaque.

Le bruit de la rivière courant au bas de la prairie était aussi mélancolique, sa douce musique chantait parmi les roseaux. La cloche de la petite église sonna les sept coups. Lisette était toujours devant son bol et un thé refroidi, hypnotisée par la boîte. Elle se leva difficilement et se dirigea vers son vieil électrophone et mit un disque de Beethoven, la cinquième symphonie, son morceau préféré, qu’elle écoutait chaque matin.

C’était une habitude prise du temps où son défunt mari vivait encore. Elle préparait le petit déjeuner pendant que lui déposait délicatement un 33 tours de musique classique. Un rituel. La journée pouvait commencer. C’était un grand mélomane, il dirigeait l’orchestre de Caen et parfois, celui de Paris. Immanquablement, il se mettait à siffler et Lisette chantonnait dans sa petite cuisine, en préparant ses œufs au plat, une vieille habitude culinaire qu’il avait prise aux pays anglosaxons.

En regagnant la cuisine, Lisette se cogna violemment à la table et la boîte s’ouvrit en tombant sur le sol. Une petite musique s’en échappa, tétanisant Lisette qui resta médusée

Elle écoutait sans bouger la mélodie. Elle la connaissait, elle en était sûre. Elle se ressaisit, prit délicatement la boîte dont la musique s’était tue et la reposa comme sil elle lui brûlait les mains. La mémoire lui revenait, c’était la musique du « Château dans le ciel « . Son mari l’avait composée pour un film japonais. Elle se souvint des discussions autour de cette composition. « le château dans le ciel », tiré des Voyages de Gulliver , « voyage à Laputa ». Ils avaient voyagé tous les deux sur l’île éponyme qui flotte dans les cieux. Ils avaient imaginé leur périple parmi les laputiens, où vivaient les scientifiques et les musiciens. Quel voyage de fiction avec Swift, que d’échanges passionnés ! Lisette sourit à ces souvenirs heureux.

Ils en avaient parlé jusqu’à la nuit. Et c’est sous un ciel d’un bleu profond, qu’ils s’étaient émerveillés de la voûte céleste. Ils avaient cherché avec persévérance le nom de chaque étoile, celle de leur signe astral. Tous les deux nés sous le signe du scorpion. Le cri du dindon les avait réveillés , ils s’étaient endormis enlacés sur la balancelle.

Lisette, les yeux embués, pris la boîte entre ses mains et souleva le couvercle. La musique « Laputa » s’envola tandis qu’un ange tenant un scorpion dans ses mains se dressait sous le ciel étoilé peint sous le couvercle. C’était une pure merveille, tous les signes indiquaient un souvenir à Lisette. A croire que cette boîte était pour elle.

Son trouble s’atténuant peu à peu, elle décida de se préparer une nouvelle tasse de thé afin de réfléchir sereinement à ce phénomène troublant. C’est en se déplaçant qu’elle le vit. La boîte en tombant avait libéré un papier qui gisait sur le sol.

« Chère Lisette, je n’ai pas voulu vous réveiller, aussi me suis-je permis de déposer cette boîte sur la table afin que vous la trouviez au petit matin. Elle a été commandée à votre intention par votre mari. Malheureusement, le travail artistique a pris plus de temps que prévu, et votre époux n’a pu vous l’offrir lui-même. J’en suis sincèrement désolé. Se sachant malade, il m’avait prié de vous la livrer en main propre s’il lui arrivait quelque chose. Dès sa réalisation, j’ai pris le premier avion pour vous la déposer.
Votre mari était mon meilleur ami et le demeurera à jamais.

Prenez soin de vous

Claude »

Françoise Macy

 

 

 

 

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