Le cadeau de C. Marc

Elle se lève nonchalemment réveillée par les oiseaux. Elle a très peu dormi cette nuit. Elle traverse le salon ouvre les portes vitrées. Il lui faut d’abord sentir l’air frais du matin et deviner le temps que lui réservera la journée. Nuages un peu gris, mais les couleurs du ciel sont roses et bleues, il fera beau aujourd’hui. Elle peut aller préparer son café, apaisée. Alors qu’elle entre dans la cuisine elle remarque sur la nappe noire de la petite table ronde, une orange. Elle n’aime pas les oranges et n’en achète jamais. L’orange était le cadeau que recevait son père à Noël quand il était enfant. Le luxe pour les familles de paysans pauvres. L’orange est là, orange, presque rouge, sanguine, présomptueuse sur la nappe noire. Elle ne la mangera pas. Bien sûr le jus d’orange est un apport de vitamine C . C’est bon pour la santé, c’est bon pour soi. Il y a peut-être un presse-agrume dans le tiroir. Elle ne s’en servira pas. Il y a un tube de cachets de vitamines et de magnésium dans l’armoire à pharmacie . Un cachet par jour suffit pour les apports nécessaires. Il faudrait qu’elle regarde la date de péremption. Elle n’a jamais ouvert le tube. Elle n’a jamais pris les cachets. Elle les avait acheté sur les conseils d’une amie quand elle avait avoué être fatiguée. Mais, après réflexion elle s’était dit que le meilleur remède contre la fatigue était le sommeil. Pour elle, dans la nourriture tout ce qui est vert est bon pour cela, les salades, les légumes, et puis les autres fruits.. Ce matin elle ne mangera sûrement pas l’orange. Si elle est fatiguée c’est parce qu’elle dort mal. Elle dort mal parce qu’elle est soucieuse.Elle se met tout à coup à chanter d’une voix soprano « Qui a volé, a volé l’orange du marchand?» L’orange en chanson est ce qu’il y a de mieux à goûter. L’orange du délit, de l’injustice, elle n’a pas volé l’orange, son père non plus. Son père n’a jamais rien volé. Il lui racontait, presque tous les ans, l’histoire du cadeau précieux qui venait d’un pays qu’il ne connaissait pas. L’orange de Noël que lui offrait ses parents. En ce temps là, ils mangeaient des patates tous les jours, quand ils en avaient.. Il n’a jamais volé de patates, une seule de ces patates dérobée qu’ils cultivaient sur les terres des nobles aurait déclenchée le scandale, pire encore l’opprobre. Il fallait demander la permission, avoir l’autorisation de Monsieur le Comte propriétaire du domaine, rien ne leur appartenait. Ils étaient au service du châtelain. Ils ramassaient les mûres sur les talus, dans les ronces, quand c’était la saison. Souvent il faisait froid, il faisait faim, l’enfance et l’adolescence étaient rigoureuses. Après être sorti de la misère son père a mangé des patates tout le long de sa vie à chaque repas. Il en a cultivé tous les ans, dans son champ pour toute la famille, quand il est devenu propriétaire. Il y avait aussi dans ce champ, dans son champ, toutes sortes d’arbres fruitiers, mais aucun oranger. L’arbre planté n’aurait pas aimé le climat. Il préférait les pommes. Il connaissait les diverses productions de fruits des pays étrangers, dans ces lieux où il n’est jamais allé. Il avait lu dans les livres. Il aimait les livres. Avait-il rêvé de voyager ? Elle ne le sait pas. Il fallait travailler. Les vacances de l’homme travailleur indépendant n’étaient jamais à l’ordre du jour. Il y avait toutefois, comme exception l’agrume exotique qu’est le citron. Car ils en achetaient pour les plats de poissons, pour les huîtres, même si les citronniers ne poussaient pas dans la région. Eux non plus n’auraient pu s’adapter aux saisons trop pluvieuses, pas assez ensoleillées. On ne faisait pas cadeau d’un citron à Noël à cette époque là, en ce temps des paysans de la misère durant la jeunesse de son père. Adulte, il était devenu expert dans les pommiers, et connaissait toutes les manières de les traiter, de les soigner. Dans son champ il y avait aussi des poiriers, des pruniers, un noyer, un cerisier, un châtaigner, des pêchers et presque à l’âge de la retraite il tenta le kiwi qui fut très productif. Les poireaux, les salades et autres légumes, les fraises, framboises et autres plants, ainsi que nombreuses variétés de fleurs implantées dans le champ avaient été ajoutés aux pommes de terre, alors qu’il n’était plus serviteur paysan, mais un homme libre. S’est-elle réveillée ce matin après avoir passé une mauvaise nuit de sommeil, en découvrant une orange dans la cuisine? Elle prépare son café. Le boit. Elle ne voit plus l’orange sur la nappe noire de la petite table ronde de la cuisine et ne sait pas du tout ce qu’elle va pouvoir faire comme cadeau à sa fille pour Noël. C.M

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