Haut en couleur de Tête de poireau

« Haut en couleur » suivi de « Le râteau du jardinier »

Haut en couleur

Il est 9h, je me lève. A tâtons, je cherche mes lunettes couleur écaille, indispensables avant de
mettre un pied à terre, je glisse mes pieds dans mes pantoufles roses à pois vert en me faisant la
réflexion : « mais quelle idée j’ai eu d’acheter ces horreurs ! », j’enfile ma polaire bleue, tire les
rideaux jaunes fleuris, les volets sont restés ouverts.
La lumière blanche envahit la pièce, le soleil pointe son nez, il va faire une belle journée. Je m’étire.
Puis un passage obligé par la salle de bain toute de rouge refaite à neuf avec quelques nuances de
blanc. Un peu d’eau fraîche sur le visage avec la tête des mauvais jours, les mains passées
brièvement dans ma tignasse rousse ( enfin décolorée rousse…) pour remettre un peu d’ordre et
voilà je suis d’attaque pour le petit déjeuner.
Je descends l’escalier, direction la cuisine « mouchoir de poche », je viens de la repeindre en vert
anis, j’aime la couleur. Presque à l’aveugle, un pas vers la droite, je retrouve ma cafetière, qui dans
un instant me donnera mon breuvage indispensable pour commencer ma journée.
J’ai mis mes tartines dans le grill pain, j’adore ce moment olfactif du matin, odeurs mêlées de café
noir et de pain grillé tout brun.

Je m’installe sur ma petite table qui ne peut héberger que deux personnes, un grand bol de café
fumant devant moi, j’étale mon beurre de baratte jaune pétant et y ajoute une bonne couche de
confiture aux fruits rouges.
Je suis en mode rêverie, mon regard s’évadant par la fenêtre de mon appartement, seul espace de
verdure possible dans ces immensités en béton gris.
C’est à ce moment là, à ce moment précis, que j’aperçois ce truc rose sur le coin de la table. Je
l’attrape. Je le soulève à hauteur d’yeux : un porte-clef, un petit cochon rose. Une clef y est
accrochée. Je le repose. Je réfléchis tout en buvant une gorgée de ma boisson noire encore fumante.

Ce porte clef ne m’appartient pas. Je n’ai jamais eu ce genre d’objet chez moi, je trouve d’ailleurs qu’il est
plutôt d’un goût douteux. Je ne suis pas du genre inquiète, mais là, je pense que je dois passer par
toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Quelqu’un serait-il venu chez moi pendant que je dormais….
En avant la musique
Ce petit cochon rose m’a presque gâché mon petit déjeuner. Dans ma tête ça turbine, je n’arrête pas
de rejouer ma partition des suppositions.
Déjà, se remémorer la soirée de la veille. Classique ou rock ? A vrai dire je ne m’en souviens plus
très bien, rock à coup sûr. Je dois vous avouer que j’ai une vie plutôt mouvementée. La quarantaine
bien mûre, j’ai été mariée, l’accord parfait au début puis la fausse note, le mauvais tempo et le
divorce. J’ai eu un fils de cette union, il vole de ses propres ailes, on pourrait dire qu’il fait ses
gammes tout seul maintenant.
J’aime la vie, j’ai des aventures de temps en temps, mais j’aime aussi la solitude. Je suis très
indépendante, pas un homme ne s’installera chez moi à m’embobiner et me jouer du violon.
Vous allez penser que je suis très méfiante, je vous le concède, mais ma relation avec mon ex était
loin d’être du Mozart.
L’habitude nous joue des tours ……
Mon ex-mari était un homme enfermé dans ses habitudes, il en était ennuyeux. Manger à heure fixe,
se coucher à heure fixe, il ne savait pas me surprendre, tout était écrit d’avance. Quant il allait faire
les courses, il n’avait pas besoin de faire de liste, il prenait toutes les semaines, la même chose.
La vie était tellement monotone . Je suis quand même restée quinze années avec lui. Je voulais
fonder une grande famille, lui n’a voulu qu’un enfant . Moi qui avait envie d’ouverture vers les
autres, il a rendu notre existence insignifiante, rétrécie. Un jour, sur un coup de tête, je l’ai quitté.
Les voyages forment la jeunesse
Le porte-clef au petit cochon rose se balançait toujours au bout de mes doigts. Comment avait-il
atterri sur cette table ? Quel voyage avait-il fait avant de terminer sa course dans ma cuisine ?
J’avais bien une idée, mais je n’osais la développer. Un indice me mettait bien sur la voie (pas de
chemin de fer…), ma tête, ce matin, dans le miroir de la salle de bain. Un indice incontournable, un
indice qui donne envie de faire son baluchon et partir faire le tour du monde.
Ma tête des lendemains qui déchantent ne laissait aucune place au doute.
La soirée avait été sans doute bien arrosée, l’amnésie du lendemain le prouvait.
Et inévitablement, elle s’était déroulée en bonne compagnie.
En essayant de reconstituer le puzzle, Annabelle avait des souvenirs qui remontaient. Avec elle, pas
besoin de prendre l’avion pour goûter aux plaisirs du dépaysement.
Elle se souvenaient être sortie boire un verre dans son bar préféré, exotique à souhait, avoir
rencontré un beau jeune homme, sans doute plus jeune qu’elle et l’avoir invité à prendre le
fameux »dernier verre » chez elle.
La nuit, tous les chats sont gris
Elle s’avouait avoir un faible pour les jeunes hommes, beaux et musclés, de préférence. Il faut dire
qu’elle ne faisait pas son âge et qu’elle était encore très séduisante.
Elle aimait ces relations éphémères, que la nuit enveloppante favorisait. Elle était aussi romantique,
elle adorait se balader au clair de lune, main dans la main, sous la nuit étoilée, avec son futur amant.
Sa nouvelle vie, à collectionner des amants, cachait son côté obscure. Elle avait peur de vieillir, elle
avait peur du jour où les hommes ne se retourneraient plus dans la rue pour la regarder. Elle avait
peur de la nuit noire, elle avait peur de la mort.
Trans…trans…transmission
Ce petit cochon rose lui faisait de l’œil, elle finissait par le trouver mignon. Maintenant, elle savait
d’où il venait. Roberto, son bel amant d’une nuit, son bel italien, lui avait tendu une perche, lui avait
donné la possibilité de le revoir. Il avait même écrit son numéro de téléphone sur le flanc de
l’animal.
Est ce que ce fût un déclic ? Cette proposition l’amena à penser à son fils, à sa descendance, à son
enfant qu’elle avait délaissé pour se perdre dans les bras d’hommes de passage.
Que resterait-il d’elle à son fils après sa mort ?
Elle sentit le besoin pressant de lui transmettre son hérédité, ce qu’elle était et ce qu’elle avait été.
Elle savait que sa vie allait changer.                                                                      Tête de poireau

 

Le râteau et le jardinier
Sur la pelouse fraîchement tondue, elle avait installée sa chaise longue. D’où elle était, elle apercevait le jardinier. Elle s’était mis du côté ombragé, elle préférait préserver sa peau. Ce qui ne l’empêchait pas d’apprécier le jardin ensoleillé avec ses fleurs et ses chants d’oiseaux. Il désherbait les plates-bandes, elle le voyait à travers la balançoire, tout prêt de la cabane.
Elle avait filé à l’anglaise, elle avait eu besoin de réfléchir, de méditer. Non pas sur l’utilisation des pesticides face aux herbes folles, non pas sur la comparaison des nénuphars de Monet et ses nymphéas avec ceux de son jardin, mais plutôt sur la façon dont elle venait de se prendre un râteau.
Définition exacte de l’expression : « échouer dans la tentative de séduire quelqu’un »
Bien sûr, elle avait craqué pour plus jeune qu’elle, un arbrisseau, un joli papillon, un puceron, un beau lucane cerf-volant. Loin de l’affreux cloporte qui repart entre deux gendarmes, à des lustres de la cochenille nuisible, son petit grillon était tout mignon.
Au départ, elle l’avait regardé à travers les ganivelles, elle l’avait maté sans qu’il ne la voit. Puis, elle s’était imaginée danser avec lui en tutu dans un twist endiablé ou un tango collé-serré. Ils bougeaient à l’unisson, par mouvements saccadés, une scénographie digne d’un cabaret.
Improvisant sans relâche, vire-voltant, tantôt langoureux, tantôt endiablés, leurs corps se
balançaient, mouvements chaloupés. Mais très vite le bal des débutantes s’était transformé en petit bal perdu, en farandole désespérée, en danse des canards pitoyable.
Les amants avaient fini de guincher, le thé dansant fermait ses portes, la piste se vidait et la ballerine terminait seule la danse du ventre. Son joli petit papillon s’était envolé, son petit criquet des îles était parti.
C’était le jardinier.

    Tête de poireau

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