Comme j’aime cuisiner de Isabelle M

Comme j’aime cuisiner !

En ce mois de mai 2068, la foule de manifestants, sur les Champs – Élysées, est en effervescence. Alice et son ami Gabriel, trente ans tous deux, agitent leur banderole pendant que leur copain Léo, du même âge, filme la scène. En dépit du vent, on déchiffre sans peine l’inscription « Rendez-nous nos supermarchés », en lettres rouges sur le drap blanc. Si le spectacle offert par le cortège paraît stressant pour certains, pour la majorité des protestataires, il s’avère euphorisant. La sono, les haut-parleurs et les fumigènes colorés ajoutent à l’ambiance enflammée. Quelques touristes ébahis déambulent sur le bas-côté, laissant le défilé à son exultation.

Alice et Gabriel ont lancé l’appel sur les réseaux sociaux, lassés de la situation. Cela fait belle lurette que tout le monde se fait livrer ses plats cuisinés à domicile, tous les mois dans des cartons, les emportant même jusque sur le lieu de travail, pour ceux qui ne télétravaillent pas. Tous les magasins d’alimentation ont fermé, les uns après les autres. Les marchés ont disparu. La plupart des restaurants n’ont pas résisté non plus à la concurrence des plats consommés « sans sortir de chez soi, sans préparation et sans vaisselle », comme le répète à l’envi la publicité. Il reste bien quelques vendeurs de sandwichs et de boissons, mais les chalands étaient devenus trop rares. La loi du marché a prévalu. Les consommateurs ont le choix entre des myriades de régimes, toutefois il est devenu quasi impossible de se régaler de bons petits plats maison. D’ailleurs, plus personne ne sait cuisiner, rares sont ceux qui ont gardé leurs livres de recettes.

Toute la population ingère plus ou moins la même chose, des plats industriels, standardisés, insipides et des salades de fruits. Le produit phare étant les lasagnes allégées. Tout dépend du budget : comme toujours, les plus nantis s’en tirent un peu mieux. Toutes les courses non alimentaires se font aussi désormais sur l’internet.

Dans les maisons neuves, les propriétaires ne font plus construire de cuisine, juste un coin pour poser le micro-onde. On ne vend plus d’ustensiles comme des casseroles ou des fait-tout, ils ne sont plus fabriqués. Ils ont été relégués aux greniers ou aux musées. Les assiettes ne valsent plus lors des disputes entre époux, ils doivent se contenter de barquettes en plastique.

Un nouveau club a éclos, le cercle des libres-dîneurs : ils se réunissent le soir pour cuisiner un peu, grâce à la vente de graines à semer pour leur potager et à de vieilles casseroles. Mais ils doivent se contenter de légumes vapeur, agrémentés de plantes aromatiques, faute d’ingrédients supplémentaires. Les arbres leur procurent également quelques fruits. Seuls les agriculteurs, qui alimentent les sites de vente de plats tout prêts, ont la chance de disposer d’une plus large palette d’aliments. Pas suffisamment cependant pour pouvoir les revendre aux particuliers.

— On est parti pour défiler jusqu’en avril, s’écrie Gabriel, en hâtant le pas.

— Le gouvernement finira par céder, lui répond Alice, dans un sourire.

— J’aimerais faire un saut dans le temps, pour goûter à nouveau aux plats que nous préparait notre grand-mère. Va-t-en trouver un kig a farz micro-ondable sur internet ! se désole le jeune homme, avec un geste de dépit.

— C’est sûr, il paraît aussi que, dans les manifs d’antan, on faisait griller des merguez sur des barbecues ! Ça devait être quelque chose !

Une journaliste d’une chaîne info et son cameraman s’approchent d’eux, le bouillonnement redouble et la foule fait tournoyer des drapeaux. La sono diffuse maintenant des airs de zumba, enfiévrant davantage l’atmosphère. Certains manifestants se mettent à dansotter comme dans un bal ou une fête, au rythme de ces airs latinos. Ils chantent avec mesure et cadence, malgré les fumigènes, en scandant des slogans : les supermarchés, ça va marcher ! Les supérettes, c’est superchouette !

Alice n’ose pas danser en public, on n’a jamais fini de se perfectionner dans cet art. Elle a pourtant suivi des cours de danse classique, et s’est entraînée dur ; mais sa dernière performance l’a déçue, elle s’est trouvée ridicule, alors sous les caméras de FMB TV, pas question ! Soudain des CRS se retrouvent visés par des projectiles. Des lanceurs d’eau sont déployés, arrosant la caméra de FMB TV.

— Danse avec nous, hurle Gabriel à son amie, pour couvrir le bruit ambiant.

Alice, s’assurant qu’elle n’est plus la proie de la caméra, esquisse quelques pas. Elle ne veut pas décevoir Gabriel. Lorsque la sono diffuse l’hymne à la joie, l’émotion lui monte aux joues. Elle soigne ses attitudes et sa chorégraphie. Son corps se meut maintenant avec plus de grâce. Elle virevolte, l’Arc de Triomphe pour seule toile de fond. De plus en plus sûre d’elle, oubliant tout ce qui l’entoure, elle atteint la virtuosité.

Son ami, admiratif, lui lance : Place de l’étoile, une étoile est née !

Alice sort brusquement du sommeil. Elle s’est encore endormie devant la télévision et s’est retrouvé projetée dans un cauchemar futuriste. Quelle horreur, pourvu que ce ne soit pas prophétique ! Il faut qu’elle se hâte pour retrouver, sans tarder, ses élèves au cours de cuisine !

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