La grasse matinée de Sylviane Chamballu

Ce matin c’est grasse matinée, l’homme de ma vie s’est levé tôt il  est parti faire du voilier avec son frère, ils rentreront tard m’a-t’il dit . je mets un pied dans la cuisine pour m’y préparer un copieux petit déjeuner, je suis aveuglée par la lumière et en ce mois de mai , le soleil est déjà haut dans le ciel. Je me prépare un plateau et décide d’emmener le tout sur la terrasse , mon regard est alors attiré par une grande enveloppe posée sur la table , mon mari y a collé un post-it avec : « à n’ouvrir que lorsque je serai rentré » , pas sûr que je tienne jusqu’à ce soir ! confortablement installée devant mon café j’observe et le ciel et la mer qui font comme un écrin à mon jardin, derrière le vert tendre de la pelouse piquetée par le blanc des petites pâquerettes se trouve la haie sombre et brillante qui délimite la propriété ; juste après c’est la mer, ce matin elle est d’un bleu azur irisé ici et là par les rayons du soleil qui lui donne des reflets argent, plus loin à l’horizon il y a comme un ruban plus foncé puis c’est le ciel d’abord d’un  blanc laiteux puis petit à petit il s’élève dans un bleu brillant, joyeux et éclatant , la journée sera belle, il n’y a aucun nuage. Mes yeux reviennent vers la plage, elle fait à l’océan une parure beige nacré, le tout m’évoque un tableau, mais ce matin je n’ai pas envie de sortir mes pinceaux, il y a trop de force et de beauté dans les éléments, que je ne saurai rendre la vérité.

Je tends l’oreille, sur la radio de la cuisine m’arrive une musique légère ,enjouée et cristalline , les quatre saisons de Vivaldi, c’est un concerto au violon soliste qui débute puis il est rejoint par un orchestre de chambre, le tout est mené allègrement dans la tonalité des compositions de Vivaldi, le tout est en harmonie avec ma matinée, je baisse un peu le son, chausse mes lunettes de soleil et m’installe à mon aise dans la chaise longue qui n’attendait que moi pour suivre les saisons qui s’égrènent une à une.

D’habitude les jours sont souvent rythmés par une chronologie parfaite et où le quotidien devient machinal, je ne pourrai jamais m’y faire, la plupart du temps je décide de mes journées en buvant mon premier café et je peux très bien décider de ne rien faire, de sortir ou de m’activer dans les tâches ménagères, mais ces pratiques même si elles sont indispensables à une vie de famille ne sont toujours pas entrées dans mes coutumes ; vivre avec un agenda m’embête, il n’y a rien de plus qui ne me plaît que de remettre à plus tard ce qui pourrait être fait aujourd’hui, que quelqu’un me propose de différer mes occupations courantes me met en joie. Comment peut on s’accoutumer d’une journée faite d’habitudes, d’usages et de rituel ? sauf si on vit dans un couvent ou au monastère mais là c’est une autre histoire. Aujourd’hui, j’ai donc décidé de ne rien faire et avec délectation je me sert mon deuxième café de la matinée, fainéanter va être ce jour ma plus absorbante occupation ! quel luxe !

En fin d’après midi le temps fraîchit un peu et je rentrais au salon et, passant par la cuisine me saisit de la grande enveloppe, je la tourne, la retourne et n’y tenant plus la décolle délicatement . Je n’en crois pas mes yeux, le pli contient un très joli catalogue de voyage avec en couverture un gracieux catamaran voguant sur une mer calme, la revue vante l’habitat très sophistiqué de ce superbe voilier, un courrier est joint et détaille un devis pour une croisière départ début novembre et un retour mi-décembre, direction les Antilles et les CaraÏbes , la Guadeloupe, la Martinique, Les Saintes etc…le tout au gré de nos envies et des alizés qui nous pousseront, pas de contrainte sauf celle des éléments, cependant un détail accroche mon regard, la réservation est faite pour trois personnes, j’en  reste stupéfaite, nous ne sommes que deux, qui mon mari peut-il bien vouloir embarquer avec nous pour cette expérience unique, inoubliable, c’est une belle façon de découvrir le monde, on s’arrête de port en port, on sympathise avec les hommes on découvre leur pays, on est toujours chez soi sur son bateau et jamais enfermé, toujours libre de partir ailleurs, je ne vois pas du tout quelle est cette troisième personne qui pourrait rompre notre intimité si au début c’était une belle surprise à présent je suis plutôt contrariée .

A présent le jour commençait à décliner et le soleil laisserait bientôt place à la lune, l’astre étincelant se noyait et teintait d’orange flamboyant et le ciel et la mer, puis l’horizon passa du rose au mauve embrasant tous les cieux du côté ouest de la maison et j’observais ce chatoyant coucher de soleil . La lune apparue, belle, pleine et une à une les étoiles s’allumaient comme pour monter la garde autour d’elle, la nuit était claire, un instant un nuage passa, voilant son éclat mais bien vite elle réapparut .Une portière claqua, mon mari rentrait d’une journée de mer bien remplie, heureux d’avoir pu partager ce moment d’évasion avec son frère.

Fourbu mais ravi il entra dans la cuisine et s’empara de l’enveloppe, il arborait un petit sourire malin et s’amusait de mon air boudeur : » alors, tu en penses quoi ? « c’est un bonheur ce voyage, mais j’aimerai savoir qui est l’intrus ? » en riant il s’exclama : »je pensais emmener Ludovic » je restais sans voix, Ludovic c’est notre petit fils de dix huit ans, l’aîné d’une fratrie de trois garçons. Jusqu’à ses quatorze ans il fût le petit chéri de son grand-père, puis nous l’avons vu changer, ses parents aussi ,les mauvaises fréquentations aidant il a commencé à répondre mal, à se tenir mal, à s’habiller mal , la visière de la casquette sur l’arrière de la tête, le jean descendu bien bas sur les hanches laissant visible le caleçon en dessous, puis il a commencé à parler le langage « des cités » bien que curieusement il n’y ai jamais habité. Après une scolarité somme toute banale et son bac à dix sept ans, il déclara tout de go prendre une année sabbatique et rien ni personne ne pu le faire changer d’avis, ses parents ont baissé les bras ne sachant plus comment prendre leur fils qui les toisait avec hauteur . La seule chose qu’il partageait  encore avec son grand-père c’était leur commune passion pour la mer, les bateaux et la voile en particulier. Ce que je ne savais pas c’est qu’il l’avait contacté et que celui-ci avait accepté de se joindre à nous. Mon mari m’expliqua qu’il voulait le confronter à la vraie vie, le faire se questionner sur son avenir tout en le confrontant aux difficultés de la navigation, il espérait qu’il se découvrirait lui-même, le voyage n’est-il pas autant une découverte des autres que de soi-même, il souhaitait qu’il se dépasse, sur un bateau chacun est responsable de l’autre comme de ses propres actes. « tu comprends disait-il , sur la mer il sera obligé de communiquer, à nous d’échanger et de partager avec lui ».Ce n’est pas nous qui ferons le voyage mais j’espère que le voyage le fera continuait-il .Il rebondira et puisqu’il a accepté de venir c’est qu’il sait qu’il se trouve dans une impasse mais il n’a pas encore trouvé la sortie, nous devons lui transmettre l’amour de la vie et nos valeurs, il faut qu’il trouve l’énergie pour repartir du bon pied, il est jeune et à encore le temps pour savoir comment orienter son avenir .

 

            Sylvianne

 

 

 

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