La gomme

LA GOMME

 

Il dépose son mug dans l’évier, après avoir bu un demi-litre de café, la nuit a été difficile, semblable à toutes les autres depuis trois mois. Son seul souhait : qu’il n’est pas fait de crise de somnambulisme, fréquente les derniers temps.

Il se dirige d’un pas lent vers son atelier, déjà inondé par les rayons du soleil matinal. Son lieu de travail est une véranda victorienne accolée à la maison. Ses multiples fenêtres, ses puits de lumière, laissent pénétrer le jour à n’importe quelle heure. Cadre idéal pour un artiste peintre.

Il enfile sa blouse souillée de taches multicolores. Son regard balaie les toiles en attente sur les chevalets.

Le choc !!! Sur une toile, une esquisse au crayon. Rien d’autre !! Une courbe. Rien. Il s’assoit, hébété. Encore une crise cette nuit se dit-il ! Il contemple la toile, consterné. Pourquoi cette ligne. Quelle signification dans les méandres de son cerveau ?

La courbe de la pandémie ? La bourse ?

Immobile, il voudrait l’effacer, faire disparaître ce dessin sobre et incompréhensible. Ses sens de peintre sont malgré tout en éveil, il le gommer à sa manière. Il ne sait pas où il va. Ne pas diriger, lâcher prise, laisser glisser ses mains sur la toile, laisser venir les images comme un kaléidoscope.

Il se lève enfin, prend sa palette, ses tubes, ses pinceaux. La palette se couvre de petits tas. Les tubes crachent leurs teintes diverses. Il y a là du blanc le plus pur au rouge le plus foncé, en passant par les pastels, du jaune à l’orangé, puis les bleus, azur, indigo . Un pinceau dans chaque main, il superpose les couches, cherche les dégradés, la lumière, se recule, s’avance, recommence, hypnotisé par la toile ou quelque chose se détache. Est-ce un ciel qui se dévoile d’un bleu intense, pas un nuage, juste une touche de blanc indiquant le lever du jour ?

On distingue encore le dessin. La courbe est intacte. Elle ne signifie rien devant ce bleu. Le peintre, lui, sait ou peut-être pas. Il veut juste exprimer une impression et gommer la courbe.

Absorbé, concentré, il peint à présent avec émotion. Ses gestes sont calculés. Il sait. Il prend du recul, sourit, revient, appose une touche orangée, puis un peu de brun léger pour les ombres, rectifie avec de l’ocre, poursuit avec le jaune primaire pour la lumière, rectifie encore et encore. Son visage se détend. La courbe a disparu sous le sable. Des zones dunaires, un désert apparaît. Du sable à perte de vue ! Le peintre se transporte sur la toile, ressent un sentiment d’apaisement, celui d’être coupé du monde. Le tableau est bluffant de réalisme, invite à un bain de sable.

L’artiste n’a plus peur de son rêve, il l’accueille avec gratitude, soulagé. Il voudrait pénétrer plus encore dans le tableau, alors, il trempe son pinceau dans le bleu indigo. Sur le sable, à présent, un touareg marche seul. Aucune trace ne frôle le sable, seules ses empreintes de pas sont visibles. Seul, face à la mer de sable ! Le peintre hésite, serait-il judicieux de mettre à ses côtés un dromadaire ? Non, son rêve est dépouillé, lui et le désert marocain.

Il s’éloigne de la toile, la nécessité de se retirer quelques instants, de prendre de la distance l’entraîne chez lui se refaire du café. La rapidité d’exécution l’étonne, mais il est heureux, son rêve est couché sur la toile, immuable.

Il a la réponse à présent, il sait. Il a rêvé du séjour prévu au Maroc avec des amis, cet automne 2020.

Le coronavirus, tel une gomme maléfique a effacé des vies, tellement de vies, et des projets, supprimés en cascade.
Le voyage au Maroc en fait partie, mais il reste le rêve, privilège de l’être vivant.

Le peintre signe, annote la date et tourne la toile. La courbe a une raison d’être.

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